Eglises d'Asie

Élections parlementaires : les Thaïlandais impuissants face à l’influence de la junte

Publié le 07/03/2019




Le 24 mars prochain, plusieurs millions de Thaïlandais se rendront aux urnes à l’occasion des premières élections parlementaires depuis 2011, quand Yingluck Shinawatra est devenue la première thaïlandaise à atteindre le poste de Premier ministre. Malgré tout, cinq ans après le coup d’État qui l’a chassée du pouvoir en 2014, la situation politique du pays risque peu de changer avec ces élections et la junte militaire a de grande chance de l’emporter et de maintenir le général Prayut Chan-o-cha au pouvoir. En effet, bien que les 500 représentants de la chambre basse doivent être élus par le peuple, les 250 sénateurs de la chambre haute du parlement seront sélectionnés l’armée et le nouveau Premier ministre sera choisi par les deux assemblées.

Cinq ans après le coup d’État militaire de 2014 – pour la énième fois dans l’histoire moderne chaotique du pays –, les Thaïlandais vont à nouveau se rendre aux urnes lors des élections nationales du 24 mars. Cependant, la situation politique du pays a peu de chance de changer, quel que soit le résultat du scrutin. La nouvelle Constitution thaïlandaise, promulguée en 2017 dans sa 20e version en moins d’un siècle, accorde en effet un rôle démesuré à certains fonctionnaires non élus. Les sénateurs de la chambre haute du parlement seront ainsi tous sélectionnés par les militaires, tandis que les représentants de la chambre basse seront élus par le peuple. Le nouveau Premier ministre sera choisi par les deux chambres du parlement. Cet arrangement permettra probablement au Premier ministre actuel, le général Prayut Chan-o-cha, le chef de la junte qui a renversé l’ancienne Première ministre Yingluck Shinawatra en 2014, de garder le pouvoir. Même si un candidat civil l’emportait, les généraux auraient toujours largement leur mot à dire dans la façon dont le pays serait gouverné. Les contrôles de constitutionnalité permettraient aux militaires d’exercer leur droit de veto contre la politique du nouveau gouvernement, qui serait également forcé par la loi d’appliquer la « stratégie nationale sur 20 ans » décidée par la junte.

Coups d’État et corruption

« Ces manœuvres politiques ont été inscrites dans la Constitution afin de maintenir la suprématie militaire sur les élus civils », a confié récemment Thitinan Pongsudhirak, un expert en sciences politiques de l’université Chulalongkorn de Bangkok, auprès des médias. De plus, un nouveau coup d’État n’est pas à exclure. L’an dernier, le chef actuel de l’Armée royale thaïlandaise, le général Apirat Kongsompong, a refusé d’interdire un autre éventuel coup d’État, affirmant qu’en cas de nouvelles manifestations populaires, l’armée pourrait prendre le contrôle. En 2014, ce sont effectivement des manifestations contre le gouvernement au pouvoir qui ont servi de prétexte à l’armée pour renverser Yingluck Shinawatra, la première femme thaïlandaise à atteindre le poste de Premier ministre, afin de « pacifier » le pays. Depuis, Yingluck a quitté le pays pour échapper à la prison, dans le cadre d’accusations d’irrégularités liées à un programme de parrainage du gouvernement qui devait soutenir les riziculteurs démunis. Si le général Apirat décidait effectivement de contribuer à un nouveau coup d’État un jour, il suivrait les pas de son défunt père, le général Sunthorn Kongsompong, qui en 1991, en tant que chef de l’armée, a renversé un gouvernement civil qui avait été élu après plus de dix ans de régime militaire.

Le frère de Yingluck, Thaksin Shinawatra, riche homme d’affaires et Premier ministre entre 2001 et 2006, a lui aussi fait l’objet d’un coup d’État le 19 septembre 2006. Thaksin reste très populaire en Thaïlande, et les partis politiques qui le soutiennent ont remporté toutes les dernières élections démocratiques. Il s’est lui aussi enfui à l’étranger, suite à des accusations de corruption. Ainsi, la Thaïlande suit un cercle vicieux, d’élections en coups d’État, pratiquement tous les quatre ans en moyenne. Ce manège sans fin a maintenu le pays dans une sorte de léthargie politique permanente. Au fil du temps, les coups d’État ont toujours été utilisés selon les mêmes justifications : l’armée doit sauver le pays des politiciens cupides et corrompus. Bien sûr, les politiciens thaïlandais sont rarement des exemples de vertu et d’altruisme. Cependant, on ne peut que constater la même évidence du côté des généraux thaïlandais. Les deux assistants du général Prayut, son propre frère Preecha Chan-o-cha et le général Prawit Wongsuwan, ont tous deux été accusés de corruption au cours des dernières années. Aucun d’entre eux n’a été condamné ni fait l’objet de véritables enquêtes. Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, la junte a augmenté le budget de l’armée d’année en année pour atteindre le budget annuel actuel de 7 milliards de dollars. Sans compter 3 milliards supplémentaires alloués à la sécurité interne, alors que les budgets de l’éducation et de la santé sont restés bien en deçà des niveaux espérés.

Une des sociétés les plus inégalitaires

Les auteurs des coups d’États et leurs alliés, parmi les élites de Bangkok, répètent régulièrement qu’il n’est pas possible de maintenir une démocratie à l’occidentale en Thaïlande, en raison de la vénalité des politiciens et de la crédulité des électeurs, en particulier dans les régions rurales. L’argument a certes un fond de vérité. Un système de patronage bien ancré à travers le pays a permis aux « phuu yai » (personnes importantes ou expérimentées) de dominer la politique locale. Mais cette domination est plutôt un symptôme du dysfonctionnement politique que sa véritable cause. Une vaste culture d’impunité et la politique de la double mesure ont empêché les institutions politiques thaïlandaises de vraiment dépasser un stade rudimentaire. La même situation s’applique à la justice. Les riches et les puissants peuvent s’en tirer malgré un meurtre (parfois littéralement), tandis que les plus démunis et les marginaux n’ont pas de véritables droits et n’ont aucun mot à dire.

Selon le rapport annuel sur les inégalités de richesse publié par le Crédit Suisse (Global Wealth Report 2018), la Thaïlande est la société la plus inégalitaire au monde, alors que les 1 % les plus riches détiennent 66,9 % de la richesse du pays. Tant de richesse dans les mains de seulement quelques-uns entraîne une influence politique démesurée, au détriment de beaucoup de Thaïlandais. Le lent processus de démocratisation du pays, qui se poursuit douloureusement depuis près d’un siècle, est ainsi continuellement interrompu à cause de cet enracinement des inégalités. Des droits extrajudiciaires sont tacitement garantis aux élites, qui peuvent ignorer la Constitution selon leur volonté sans aucune conséquence politique ou judiciaire. Ils peuvent alors réécrire une nouvelle Constitution pour imposer de nouvelles règles – et reproduire ce processus si nécessaire. Le 24 mars, des millions de Thaïlandais pourront exercer leur droit d’électeurs au cours des premières élections parlementaires organisées depuis celles de 2011, quand Yingluck a été élue Premier ministre. Reste à savoir si leur vote sera pris en compte.

(Avec Ucanews, Bangkok)


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