Eglises d'Asie

Emploi à l’étranger : Caritas Bangladesh milite pour la sécurité des migrantes face aux trafics

Publié le 10/11/2020




Sur plus de 160 millions de Bangladais, près d’un quart de la population, majoritairement musulmane et rurale, vit sous le seuil de pauvreté. Parmi les plus démunis, près de la moitié vivent dans des conditions misérables avec peu de perspectives d’embauche, en particulier dans les régions rurales. Dans ces conditions, beaucoup vont tenter leur chance à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe. Tous les ans, on compte plusieurs centaines de migrantes bangladaises victimes d’abus ou de conditions de travail inhumaines. Face à cette situation, Caritas Bangladesh est engagée pour la sécurité des migrations depuis plusieurs années.

Les proches et la famille de Nodi Akter, une jeune migrante bangladaise décédée à l’étranger à l’âge de 18 ans, sont allés accueillir son cercueil le 31 octobre à l’aéroport international Shah Jalal de Dacca. L’histoire de Nodi fait partie d’une longue liste de morts non naturelles de femmes migrantes bangladaises, décédées dans des circonstances inconnues dans plusieurs pays du Golfe. En mars 2019, Nodi Akter, alors âgée de 17 ans, est partie chercher du travail en Arabie Saoudite en tant que domestique, afin de soutenir sa famille, originaire du district de Comilla. Étant donné qu’il est illégal d’envoyer des femmes migrantes travailler en Arabie Saoudite en dessous de l’âge de 25 ans, une agence locale de recrutement avait falsifié son âge afin d’obtenir un passeport et un permis de travail. On lui avait promis un salaire d’environ 22 000 takas [218 euros] par mois. Son téléphone était resté éteint depuis le 13 août, jusqu’à ce que l’ambassade bangladaise informe sa famille qu’elle s’était suicidée. Son corps n’a été rapatrié que plusieurs mois plus tard, en raison des restrictions sanitaires.

Sa famille, de son côté, a refusé la thèse du suicide. « Je suis sa mère, et j’ai bien regardé son corps. Il y a de nombreuses marques de tortures, et je suis persuadée qu’elle a été assassinée. Je demande que les responsables soient punis et qu’une compensation soit versée pour cette perte irréparable », déplore Beauty Akter, qui dénonce également l’agence de recrutement pour avoir attiré sa fille de cette manière en promettant un emploi lucratif. La famille a déposé plainte, et la police bangladaise a arrêté trois personnes, dont A. Rahman Lalon, propriétaire de Dakha Export, l’agence en question. « Entre janvier et octobre, les corps de 63 migrantes bangladaises ont été renvoyés au Bangladesh de cette manière, depuis plusieurs pays du Moyen Orient, dont 22 d’Arabie Saoudite, et 14 du Liban », explique Khairul Islam, directeur adjoint du Bureau des affaires des expatriés de l’aéroport Shah Jalal.

Un quart de la population sous le seuil de pauvreté

Selon les statistiques du bureau, entre 2017-2020, on compte un total de 473 victimes dans le même cas – des migrantes bangladaises travaillant dans des pays du Golfe, dont 175 en Arabie Saoudite. Le gouvernement bangladais verse une somme immédiate de 35 000 takas (346 euros) aux familles des victimes, ainsi qu’une aide de 300 000 takas (2 969 euros), sans compter d’éventuelles compensations supplémentaires. Au Bangladesh, majoritairement musulman et rural, près d’un quart de la population, sur plus de 160 millions d’habitants, vit sous le seuil de pauvreté. Parmi les plus démunis, près de la moitié vivent dans la misère, selon la Banque mondiale. Au cours des dernières décennies, afin d’échapper à la pauvreté et au chômage, près de 8 millions de Bangladais ont travaillé à l’étranger, dont la majorité dans les pays du Golfe. Selon le ministère des Affaires des expatriés et de l’emploi à l’étranger, de nombreux travailleurs migrants partent dans des conditions illégales. L’Arabie Saoudite est la première destination avec environ 2 millions de travailleurs bangladais. En tout, les migrants bangladais représentent un revenu de 15 milliards de dollars US par an pour le Bangladesh – un véritable soutien pour l’économie du pays.

Pourtant, beaucoup d’entre eux sont exposés à divers abus. En 2018, le bureau des migrations de l’ONG bangladaise BRAC a affirmé qu’en trois ans, 5 000 migrantes bangladaises étaient retournées au pays en ayant subi des abus physiques, sexuels et psychologiques, dont la majorité en Arabie Saoudite. Elles ont également reçu des salaires inférieurs à ce qu’on leur avait promis, avec parfois des rétentions de salaires sur plusieurs mois. Tasneem Siddiqui, un expert sur les migrations, dénonce les agences de recrutement corrompues et le manque de coordination entre les institutions gouvernementales. « Il y a eu des accusations de fraude impliquant des agences de recrutement, mais elles n’ont pas été inquiétées. Et il manque toujours de coordination entre les agences gouvernementales. Il est tout à fait légitime de demander pourquoi, alors que l’Arabie Saoudite est considérée comme un pays à risque, on envoie toujours travailler là-bas des jeunes femmes migrantes, parfois mineures. Les agences de recrutement et les fonctionnaires concernés doivent être poursuivis, sinon cela ne s’arrêtera pas. »

Peu de perspectives d’embauche dans les régions rurales

Depuis plusieurs années, Caritas Bangladesh dirige des programmes en faveur d’une migration sécurisée au sein de plusieurs régions du pays, dans le but d’assurer des conditions légales et sûres pour les travailleurs migrants bangladais. L’organisation catholique propose diverses formes d’assistance aux travailleurs avant leur départ à l’étranger, et soutient ceux qui sont revenus en ayant été abusés et exploités. Rita Roselin Costa, responsable du Bureau des femmes de la Conférence épiscopale bangladaise, estime qu’il n’y a pratiquement aucune perspective d’embauche dans les régions rurales. « C’est pourquoi les gens vont chercher du travail à l’étranger. Bien souvent, les agences de recrutement profitent de leur vulnérabilité. C’est au gouvernement d’assurer leur sécurité ; les autorités ne peuvent se contenter de fermer les yeux à cause des milliards de dollars de revenus générés par les migrants tous les ans », souligne Rita Costa. « L’Église a élevé la voix et s’est démenée pour la sécurité des migrants. Nous ne supportons pas d’apprendre le suicide ou le décès d’un seul d’entre eux. »

(Avec Ucanews, Dacca)


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