Eglises d'Asie

En Thaïlande, le débat sur le confinement exacerbe les graves inégalités sociales

Publié le 28/03/2020




« La Thaïlande est au bord de la crise sanitaire. » C’est en tous cas l’opinion du docteur Thiravat Hemachuda, de la faculté de médecine de Chulalongkorn, et de nombreux experts du secteur médical font écho à son inquiétude. Avec une moyenne de 150 nouveaux cas détectés quotidiennement ces derniers jours, le gouvernement thaïlandais a décidé de durcir les mesures de précaution, ordonné la fermeture de tous les commerces hors alimentation et premières nécessités, et déclaré l’état d’urgence.

Camp de réfugiés de Mae La, province de Tak, Thaïlande.

Avec près de 150 nouveaux cas d’infection par jour au coronavirus Covid-19 détectés ces derniers jours, le gouvernement thaïlandais a décidé d’ordonner la fermeture des commerces, hors alimentation et premières nécessités et de déclarer l’état d’urgence. Concrètement, cela signifie que les déplacements de province à province doivent être réduits au minimum et motivés par une raison urgente, et plus de 350 checkpoints militaires y veilleront. Le Premier ministre se voit attribuer des pouvoirs spéciaux pour appliquer des mesures d’exception pendant la crise. La liberté de la presse est suspendue, afin d’éviter que les journalistes ne répandent « des fausses nouvelles qui sèment la panique » dans la population.

Pourtant, toutes ces mesures sont loin d’être suffisantes, pour certains experts. « On doit instaurer la loi martiale, empêcher les gens de sortir de chez eux pendant 21 jours minimum », estime le docteur Thiravat. Dans les classes moyennes aisées des grandes villes, ceux qui regardent en boucle les nouvelles venues de Chine et d’Europe estiment qu’il faut passer à un confinement plus strict. Mais ce qui est possible aux familles qui vivent dans les grandes tours (« condominiums ») du centre-ville, équipées de tout le confort moderne, est un défi de taille pour les classes les plus pauvres. En effet, un confinement sur le modèle des pays dits développés est quasi-impossible pour des populations qui vivent littéralement au jour le jour. « Comment demander de stocker de la nourriture à quelqu’un qui gagne chaque jour en argent liquide uniquement de quoi survivre pour 24 heures ? » interrogent plusieurs groupes de travailleurs dans la presse thaïlandaise.

Inégalités exacerbées

Selon un rapport récent du Crédit Suisse, la Thaïlande se classe au premier rang des inégalités de revenus dans le monde. Dans son climat tropical, des milliers de familles ne possèdent ni réfrigérateur, ni cuisine. Premier pays en voie de développement véritablement touché par le virus, la situation thaïlandaise illustre un problème de taille qui se pose dans tous les pays plus pauvres, en Asie mais aussi en Afrique ou en Amérique du Sud. « Un confinement strict est illusoire », estime Ramata Senitsuda, reporter au quotidien Thairath. « Les Thaïlandais les plus pauvres devront sortir plusieurs fois par jour pour se nourrir, pour trouver un peu d’argent. » À la place d’un confinement strict sur la durée, dont l’application semble peu réaliste, le Premier ministre Prayuth Chan Ocha a agité la menace d’un couvre-feu de 24 heures, avec interdiction absolue de sortir pour tout le monde, à renouveler régulièrement, si les Thaïlandais continuent de ne pas respecter les consignes.

De toute façon, beaucoup des travailleurs les plus pauvres ont déjà quitté la ville le week-end dernier, lors des premières annonces. Privés de tout salaire à cause de la fermeture des commerces, des centaines de milliers de travailleurs du secteur informel sont partis rejoindre leurs familles dans les provinces pauvres du Nord-Est et dans les régions frontalières, en espérant subsister plus facilement dans ces régions agricoles. Leur départ massif aux quatre coins du pays est d’autant plus dangereux pour la diffusion du virus qu’ils s’en vont souvent rejoindre des personnes âgées, aux systèmes immunitaires plus fragiles, restées au village s’occuper des enfants tandis que les parents travaillaient à la ville. Malgré les supplications du ministère de la Santé, plus de 80 000 personnes se sont présentées à la gare routière de Bangkok dimanche dernier. Dans les villages, on accueille ces revenants d’un œil suspicieux. « Certains villages ont installé des panneaux qui interdisent l’entrée à ceux qui viennent de Bangkok », raconte le père Antoine Meaudre (MEP), qui vit à Mae Tan, en pays Karen.

Les consignes peu respectées dans les zones reculées

Cependant, il est peu probable que ces consignes seront respectées de façon stricte. « Les gens en parlent beaucoup et sont inquiets mais en même temps, aucune mesure de sécurité n’est véritablement appliquée », constate le père Antoine. La pratique du plat commun, celle du verre d’alcool unique qu’on fait tourner, et les familles entières qui dorment ensemble dans une même pièce, rien ne tout cela n’a été modifié dans les pratiques des villageois. On note cependant l’annulation de quelques grands rassemblements comme la « journée des femmes » qui devait se tenir ces jours-ci. Dans les communautés catholiques, partout dans les zones frontalières, on s’adapte aussi : certains événements majeurs sont annulés, mais les messes continuent d’être célébrées. Les prêtres sur place s’interrogent néanmoins sur le maintien ou non de la messe de Pâques. Pour l’instant, aucun cas n’a été détecté dans les provinces reculées, même s’il faut préciser que très peu de tests sont réalisés et que la majorité des habitants ne consulte quasiment jamais de médecin. Une inquiétude particulière concerne les camps de réfugiés Karens à la frontière avec la Birmanie, où une contamination serait catastrophique.

La situation dans les villages est d’autant plus tendue que des familles entières dépendaient bien souvent du salaire des travailleurs et travailleuses de la ville. Mais malgré ces conditions économiques très difficiles, pas un mot de protestation contre les fermetures. Les populations pauvres ont bien conscience qu’en cas de crise sanitaires, elles seraient en première ligne. « Si le virus arrive ici, on va être débarrassés de tous les vieux pauvres », ironise tristement une cuisinière de la région de Ranong. Les rares hôpitaux publics sont dans un piètre état, sans parler des déserts médicaux ; il y a moins d’un médecin pour 2 000 personnes dans les régions du Nord-Est de la Thaïlande (contre 7 en France). On estime le nombre de médecins formés en réanimation à quelques centaines dans tout le pays, la plupart concentrés à Bangkok. Néanmoins, avec un peu plus de 1 000 cas déclarés, les médecins espèrent encore que le pays échappera à une hécatombe grâce à la jeunesse de sa population et à des réactions immunitaires potentiellement différentes.

(EDA / Carol Isoux)


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