Eglises d'Asie

Entre conflits internes et pandémie, Aung San Suu Kyi affiche son soutien aux militaires dans l’ État de l’Arakan

Publié le 28/04/2020




Ce mardi 21 avril, Aung San Suu Kyi a affiché ouvertement son soutien de l’armée dans le cadre des violences qui se poursuivent dans l’État d’Arakan. Ces propos sont les premiers encouragements directs affichés par la Conseillère d’État envers les forces armées en Arakan. Sa déclaration illustre une coopération renforcée avec l’armée face à la crise. Mais cette position semble fragiliser le processus de paix, pourtant affiché comme une priorité par son parti, la Ligue nationale pour la Démocratie. Ainsi, un étudiant de l’Arakan évoque des blessés civils, en route vers l’hôpital, et retenus plus de deux heures à un contrôle militaire : « Au quotidien, la population craint davantage les bombardements que le Covid-19. »

Le 20 avril, un convoi de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a été attaqué alors qu’il transportait des kits de test pour le Covid-19 dans l’État de l’Arakan (Rakhine). Malgré l’épidémie mondiale, les conflits internes ne connaissent pas de trêve en Birmanie. Alors que l’alliance de trois groupes ethniques armés (l’Arakan Army, la Ta’Ang National Liberation Army et la Myanmar National Democratic Army), le secrétaire général des Nations unies, le cardinal Charles Maung Bo et 18 ambassadeurs ont appelé à un cessez-le-feu pour faire face à l’épidémie dans les zones touchées, l’armée birmane continue ses offensives. Celles-ci se concentrent contre l’Arakan Army, un groupe rebelle ethnique bouddhiste demandant plus d’autonomie pour l’État de l’Arakan. Ce même État est tristement célèbre pour avoir été le lieu de la répression violente des populations musulmanes Rohingyas en 2016 et 2017. Entre février et avril 2020, le conflit aurait causé la mort de plus de 80 civils et 200 blessés, ainsi que 60 000 déplacés. Ces derniers s’ajoutent aux 130 000 déplacés, en majorité Rohingyas, répartis dans 133 camps de fortune avec un accès limité à la nourriture et à l’eau potable. En cas de propagation du Covid-19 dans ces zones de conflit, la promiscuité des camps de réfugiés, les pénuries alimentaires et le manque de ressources médicales font craindre le pire. Un jeune étudiant originaire de l’État de l’Arakan témoigne que des civils blessés en route vers l’hôpital « ont été retenus plus de deux heures à un contrôle militaire avant de recevoir l’autorisation de se faire soigner ». « Au quotidien, la population craint plus les bombardements que le Covid-19 », assure-t-il.

Pourtant, dans un discours du 21 avril, la Conseillère d’État Aung San Suu Kyi, lauréate du Prix Nobel de la Paix, a félicité les soldats se battant dans l’État de l’Arakan : « Je remercie les officiers et soldats qui protègent la vie du public face à la violence déployée dans les États Rakhine [Arakan] et Chin par la Ligue unie de l’ Arakan et par l’Armé de l’Arakan. » Ce discours, censé honorer la livraison de riz aux populations du canton de Paletwa au milieu des combats, a suscité de nombreuses critiques. Il est interprété par le quotidien The Irrawaddy comme un soutien direct et affiché de l’armée. D’autant plus que la Conseillère d’État a poursuivi sa déclaration en assurant regretter « les dégâts et pertes civiles dans les États Chin et Rakhine ; le gouvernement fournira de l’aide aux populations touchées et à leurs familles ». Des propos qui ont été lus comme un aveu des dégâts causés par l’armée sur les populations civiles. Deux jours plus tard, le 23 avril, des bombardements de l’armée suivis d’opérations au sol ont brûlé plus de 500 maisons et tués 8 civils dans le village de Tin Ma. Selon Amnesty International, « l’écrasante majorité » des abus aux droits de l’homme commis dans le cadre du confit interne depuis 2019 le sont par l’armée.

« Les médias ne sont pas les criminels de notre pays »

Ces événements surviennent un mois après le classement de l’Arakan Army comme une « organisation terroriste », ce qui a conduit à l’arrestation de plusieurs journalistes couvrant le conflit. Le journal Burma News International, dont plusieurs journalistes ont été attaqués en justice pour avoir interviewé le chef de l’Arakan Army, s’est vu obligé de rappeler, dans une lettre ouverte à Aung San Suu Kyi, qu’il est « crucial de soutenir les médias en les protégeant physiquement et les encourageant mentalement […] ; les membres des médias ne sont pas les criminels de notre pays ». La dame de Rangoun n’a pas répondu. Aung San Suu Kyi était également restée silencieuse après la répression des populations Rohingyas en 2016 et 2017, en refusant de condamner ou de soutenir aucune des parties. Face à la nouvelle menace que constitue l’Arakan Army dans le même État d’Arakan, la Conseillère d’État affiche un soutien direct à l’armée. C’est une première dans le cadre des multiples conflits internes en Birmanie. Le colonel Naw Bu, du groupe ethnique armé de la Kachin Independance Army, confie dans The Irrawaddy : « Elle a pris le parti de l’armé ; cela va rendre le processus de paix encore plus difficile. »

D’aucuns y voient une stratégie de négociation. Fille du général Aung San, fondateur de l’armée, Aung San Suu Kyi a finalement changé de stratégie après avoir appelé au boycott pendant ses années d’emprisonnement et durant les élections générales de 2010. Depuis son élection en 2015, elle gouverne en acceptant les règles d’une Constitution rédigée par l’armée, qui garantit à cette dernière un rôle politique ainsi que 25 % des sièges au Parlement. Toutefois, à l’aube des prochaines élections générales de 2020, les résultats de cette politique d’engagement sont mitigés. Aucun effort notable n’a été remarqué concernant le processus de paix, pourtant affiché comme priorité de la Ligue nationale pour la Démocratie. Les combats sont toujours actifs dans les États Arakan, Shan et Kachin. Les échanges de tirs sont réguliers entre la Karen National Union et l’armée, alors que le groupe Karen est le plus important signataire de l’accord national de paix. Le sud de l’État Chin est maintenant le théâtre d’opérations militaires, un territoire à minorité chrétienne et jusqu’alors en paix. En Mars 2020, la Ligue nationale pour la Démocratie a également échoué dans sa tentative de réforme de la Constitution, l’armée n’ayant accepté aucun compromis quant à la réduction graduelle de son rôle politique. Et pourtant, alors que l’armée refuse de faire des concessions, Aung San Suu Kyi félicite ses soldats.

Les espoirs d’une solution politique limités

Aung San Suu Kyi est déjà allée loin dans ses compromis avec l’armée, jusqu’à choisir de répondre en personne lors de la comparution de la Birmanie en décembre 2019 devant la Cour internationale de Justice (CIJ), chargée de déterminer si des mesures préventives devaient être prises concernant un génocide en Birmanie. Dans sa défense, la Conseillère d’État a appelé la CIJ à laisser la Birmanie entreprendre elle-même le processus de justice. Cependant, l’armée birmane est libre de juger ses soldats sans contrôle civil, et elle les a jusqu’alors protégés même lorsqu’ils étaient reconnus coupables de massacres sur des populations civiles. Les avocats de l’accusation ; lors de ce procès ; ont même souligné le silence de la Conseillère d’État concernant les accusations de viols perpétrés par l’armée dans l’État d’Arakan.

En avril 2020, une amnistie présidentielle a libéré 25 000 prisonniers, soit un quart de la population carcérale. Toutefois, seuls 20 des 76 prisonniers politiques du pays ont été libérés selon l’Association des anciens prisonniers politiques. Alors que de nombreux cadres de la Ligue nationale pour la Démocratie ont eux-mêmes passé de longues années derrière les barreaux, les arrestations et condamnations d’activistes politiques continuent. L’écrivain Wai Hin Aung et l’ancien leader politique arakanais Aye Maung, qui réclamaient en public plus de fédéralisme et d’autonomie pour la population de l’État d’Arakan – le second État le plus pauvre de l’Union de Birmanie – restent enfermés. L’emprisonnement de ces militants limite les espoirs d’une solution politique au conflit en cours.

(EDA / Thibaut Bara)


CRÉDITS

State Counsellor's Office et ACAPS