Eglises d'Asie

Entre Covid-19 et élections générales, le point sur l’actualité religieuse en Birmanie

Publié le 30/05/2020




Les réactions distinctes de la justice et des autorités face à diverses infractions traduisent les tensions religieuses croissantes en Birmanie : le pays n’est qu’officiellement laïc, avec une différence de traitement selon les cultes. Entre la condamnation d’évangélistes chrétiens, de musulmans pratiquants et un scandale opposant des moines nationalistes et un médecin, l’actualité birmane traduit des jeux de pouvoir à l’approche des élections générales, prévues en novembre 2020. Malgré l’accord et la coopération des autorités religieuses en Birmanie face au Covid-19, des tensions ont émergé, ces dernières semaines, autour des sanctions envisagées en cas de manifestations religieuses illégales.

Des jeunes volontaires de différentes confessions religieuses, le 10 mai dans un hôpital public de Rangoun.

Ces derniers jours, un scandale a émergé sur les réseaux sociaux birmans suite à la participation suspecte du gouverneur de Rangoun Phyo Min Thein et de son cabinet à une cérémonie religieuse bouddhiste. Le 24 mai, enfreignant l’interdiction nationale de rassemblement de plus de cinq personnes, le gouverneur aurait célébré le festival de la pagode Shin Upagutta sur le port de Rangoun. Selon Myanmar Now, cette cérémonie aurait eu pour but de protéger les participants d’éventuelles infortunes à l’approche des élections générales, prévues en novembre 2020. Un jeune militant, membre du syndicat étudiant dans la région de Pakokku, a porté plainte contre le gouverneur pour non-respect des mesures de distanciation sociale. La police aurait accepté de recevoir la plainte ; en cas de condamnation, le gouverneur risque une peine de trois ans de détention. Phyo Min Thein a déjà vécu 15 ans derrière les barreaux ; il a été arrêté après le soulèvement étudiant de 1988, réprimé par la dictature du général Ne Win. Ce jeune leader du parti de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) est toutefois régulièrement critiqué pour ses rapprochements récents avec les élites économiques du pays, impliquées dans des grands projets immobiliers et d’infrastructure, ainsi que pour le manque de transparence de son administration.

Une justice distincte selon la religion des accusés

Alors que très peu de nouvelles contaminations sont rapportées, la Birmanie affiche 200 cas de Covid-19 ; 80 d’entre eux sont directement liés à des rassemblements religieux organisés illégalement par le pasteur évangéliste David Lah. Ce dernier a finalement été arrêté par la police birmane le 20 mai. L’inculpé risque trois ans de prison pour avoir violé les mesures d’urgences interdisant les rassemblements publics. La plainte ayant mené à cette arrestation a été déposée par un administrateur local. D’autres infractions à l’interdiction de rassemblement ont été enregistrées, malgré les consignes des structures religieuses et de leurs responsables. Ainsi, douze musulmans ont été arrêtés dans la région de Mandalay pour avoir organisé une prière collective le 10 avril. Ils ont été rapidement condamnés à trois mois de prison avec travaux forcés. À la différence du pasteur David Lah, intégré aux cercles du pouvoir – il est notamment proche du vice-président Henry Van Thio –, les jeunes musulmans n’ont pas bénéficié d’une quarantaine dans un hôtel mais ont été directement interpellés et placés en garde-à-vue.

Dans la région du sud-est de Tanintharyi, selon Le Petit Journal et Dawei Watch, les funérailles d’un moine bouddhiste auraient rassemblé un cortège de 200 personnes. Dans ce cas, il n’y a pour l’instant pas eu de mesure judiciaire ni de sanction imposée par les autorités locales. Les réactions distinctes de la justice et des autorités face à des infractions similaires traduisent les tensions religieuses croissantes en Birmanie. Le pays n’est qu’officiellement laïc, avec une différence de traitement selon les cultes. Ces différents exemples impliquent tous les autorités birmanes, tantôt plaignantes, tantôt contrevenantes aux mêmes lois mobilisées pour punir les autres confessions. Les tensions proviennent moins d’une opposition des structures ou hiérarchies religieuses que du traitement des croyants par la justice et par les autorités politiques du pays.

Un médecin et des moines nationalistes face à l’éducation sexuelle

Une autre affaire s’est également invitée à la « Une » de la presse birmane ces jours-ci. Le 17 mai, un médecin s’est attiré les foudres des bouddhistes nationalistes de la région de Meiktila en contredisant les attaques de certains moines envers le lancement d’un programme d’éducation sexuelle dans les lycées birmans. Sur Facebook, un groupe de moines a exprimé des critiques vis-à-vis de nouveaux programmes instaurant l’éducation sexuelle dans les lycées birmans. Selon ces derniers, les nouveaux apprentissages vont à l’encontre des traditions birmanes et porteraient atteinte à la vertu. Le médecin Dr Kyaw Win Thant – lui-même bouddhiste – a souhaité nier l’autorité des moines dans ce débat, en déclarant que les hommes du clergé bouddhiste n’ont aucune idée de ce que constitue l’éducation sexuelle. Il aurait ajouté que les moines « sont des hommes forts et en bonne santé, qui ne travaillent pas et qui vivent sur le labeur des autres ». Cet échange violent a alimenté les réseaux sociaux, jusqu’à attirer l’attention de l’administrateur local du Bureau des affaires religieuses.

Alors que le médecin en question s’est présenté au monastère Koe Na Win pour y effectuer une cérémonie religieuse d’excuse, il a été arrêté par la police et placé en garde-à-vue. Le médecin est poursuivi au nom du Code pénal birman, qui condamne à deux ans de prison « l’insulte verbale ou écrite de la religion d’autrui ». Selon la police locale, l’arrestation et le transfert du médecin à Mandalay visent également à protéger la sécurité du prévenu et à éviter des émeutes. En effet, en 2013, la ville de Mektila a été le théâtre d’émeutes entre bouddhistes et musulmans, entraînant la mort de 50 personnes et l’incendie de plusieurs centaines de maisons. La région de Mektila est célèbre pour avoir accueilli le moine ultranationaliste U Wirathu, qui appelait ouvertement au meurtre des populations musulmanes. Le moine, presque un an après la publication d’un mandat d’arrêt, échappe toujours à la police birmane.

« Plus les élections approcheront, plus il y aura de conflits »

Ces tensions sont amenées à s’intensifier dans les prochains mois, à l’approche des élections générales, selon le porte-parole de la Ligue nationale pour la démocratie, Monywa Aung Shin. Un des meneurs du groupe de militants Génération 88, Ko Mya Aye, prédit que « plus les élections approcheront, plus il y aura de conflits religieux et ethniques ». La question de l’introduction de programmes d’éducation sexuelle dans les lycées a de fortes chances d’animer les débats opposant le parti des anciens généraux, l’Union Solidarity Development Party (USDP), et la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi. La lauréate du Prix Nobel de la Paix a largement soutenu le développement de ce programme. Le parti USDP, afin de gagner quelques sièges, aura tout intérêt à souligner ses liens avec les moines nationalistes s’opposant à la réforme. Dans la circonscription de Mektila, deux ans après les émeutes, le parti des généraux avait remporté une de ses plus belles victoires dans un océan de défaite. La ville de garnison accueille aussi les moines parmi les plus nationalistes. Cette cohabitation peut servir de modèle au premier parti d’opposition, afin de développer un programme qui reste pour l’instant inaudible. Après l’Inde, le nationalisme et l’intolérance interreligieuse pourraient ainsi remporter des victoires dans la jeune démocratie birmane.

La Birmanie a pourtant tout intérêt à montrer un autre visage. Le 24 mai, le gouvernement a remis son rapport sur l’application des mesures provisoires visant à protéger les populations Rohingyas d’un génocide. Ce rapport est demandé par la Cour internationale de justice, saisie par la Gambie et chargée de se prononcer sur le caractère génocidaire de la répression des populations musulmanes dans l’État d’Arakan (Rakhine). Ce procès international et l’imposition récente d’anciennes et de nouvelles sanctions frappent directement les populations les plus vulnérables, déjà fragilisées par les effets économiques du Covid-19. À la différence de l’Inde, la Birmanie n’a toutefois pas vécu d’épisode de violence interreligieuse. La gestion sérieuse de la crise du Covid-19 entre pédagogie et réalisme a permis d’éviter l’exacerbation des tensions existantes.

(EDA / Thibaut Bara)


CRÉDITS

Myanmar Council of Churches