Eglises d'Asie

Gotabaya Rajapaksa, nouveau président sri-lankais au passé brutal

Publié le 19/11/2019




Dimanche, à l’âge de 70 ans, Gotabaya Rajapaksa a remporté une victoire confortable aux élections présidentielles sri-lankaises, en recueillant 52,25 % des suffrages. Le nouvel homme fort du Sri Lanka a déjà endossé un rôle clé durant les deux mandats de son frère Mahinda Rajapaksa à la présidence du pays (2005-2015). Il a été ministre de la Défense et, en 2009, écrasé la guérilla des Tigres tamouls dans un bain de sang. En mettant fin à l’un des plus longs conflits en Asie du Sud, Gotabaya Rajapaksa a tiré de ce fait d’armes une grande popularité au sein de la puissante majorité ethnique, cinghalaise et bouddhiste, qui célèbre en lui un libérateur. Cette réputation de fermeté lui vaut cette fois la victoire présidentielle, dans un pays encore meurtri par les attentats du dimanche de Pâques.

Gotabaya Rajapaksa, qui a remporté les élections présidentielles sri-lankaises ce dimanche avec 52,25 % des voix, sous les couleurs du parti nationaliste SLPP, s’est présenté comme le protecteur idéal de la nation, en réponse aux attentats de Pâques qui ont ébranlé la confiance dans le gouvernement. En dépit des accusations de corruption et de crimes de guerre qui pèsent sur le nouvel homme fort du Sri Lanka, et malgré les craintes qu’il inspire auprès des minorités tamoules et musulmanes de l’île, sa promesse de privilégier la sécurité nationale a conquis les électeurs. La campagne de son adversaire, Sajith Premadasa, du Parti d’union nationale (UNP) et à la tête d’une coalition, a privilégié des enjeux liés à la pauvreté et aux femmes. Fils d’un président assassiné par les Tigres tamouls, ce candidat populaire a tenté d’incarner la primauté de la démocratie, face à celle de la sécurité nationale défendue par Gotabaya Rajapaksa. Ancien lieutenant caporal dans l’armée sri-lankaise, ce dernier représente avant tout un clan politique familial, longtemps porté par le frère aîné, Mahinda Rajapaksa, président du Sri Lanka de 2005 à 2015. Le cadet, qui s’était installé aux États-Unis en 1998 après une longue carrière militaire, est alors rappelé au pays natal pour épauler le nouveau président. Nommé Secrétaire d’État à la Défense, il est d’abord perçu comme son homme de main. Chantres du nationalisme cinghalais, les deux frères vont bientôt diriger le Sri Lanka avec une poigne de fer pour mettre fin à une guerre ethnique de presque trente ans, tout en s’attirant, en coulisses, le soutien déterminant de la Chine dont le Sri Lanka est désormais très dépendant.

Les Tigres tamouls, qui accusaient Colombo de discriminer leur ethnie minoritaire, contrôlent alors le Nord et l’Est du territoire. En 2006, les frères Rajapaksa lancent leur armée à la reconquête des régions insoumises. Les derniers mois de la guerre, qui s’achève en mai 2009, sont un bain de sang. Entre 40 000 et 70 000 civils tamouls sont tués, encerclés et bombardés par les forces armées, et nombre de prisonniers sont exécutés. D’autres disparaissent à jamais. La liste documentée des crimes de guerre est longue mais elle n’inquiétera jamais les frères Rajapaksa, qui nient les faits. « Gotabaya Rajapaksa en particulier est connu pour être antidémocratique et autoritaire », souligne Ruki Fernando, défenseur des droits de l’homme à Colombo. Le nouveau président est également soupçonné d’avoir œuvré à la répression de la société civile, ciblée par des enlèvements et des assassinats. Durant cette période sombre, une chasse implacable vise opposants politiques, séparatistes tamouls, défenseurs des droits de l’homme et journalistes. D’après Reporters sans Frontières, au moins 14 journalistes ont ainsi été tués. « Gota », selon son diminutif populaire, est notamment soupçonné d’avoir piloté des « escadrons de la mort », une unité qui enlevait les opposants en les embarquant dans des camionnettes blanches, et d’avoir instrumentalisé à cet effet une faction dissidente des Tigres tamouls, ralliée à Colombo et dirigée par le Colonel Karuna.

Le plus imprévisible du clan Rajapaksa

En érigeant des monuments à la gloire des soldats tombés au front, les frères Rajapaksa ont ensuite réécrit l’histoire de la guerre et se sont façonné l’image d’unificateurs du Sri Lanka. En 2010, Mahinda Rajapaksa met en avant le développement économique de l’après-guerre et remporte un second mandat. Il échoue néanmoins à se faire réélire en 2015, décrié pour son régime de plus en plus despotique et pour avoir installé au pouvoir d’autres frères et proches. L’an dernier, il a encore tenté de ravir le poste de Premier ministre lors d’un coup de force qui a échoué. Cette année, une loi interdisant de briguer trois mandats présidentiels l’a empêché de se présenter aux élections ; à défaut, il a apporté un soutien décisif à son frère durant la campagne pour compenser le manque d’expérience politique de ce dernier. Gotabaya Rajapaksa est en effet moins charismatique et moins habile en politique que son aîné. Son caractère irascible n’est pas un secret. « Gotabaya est connu pour être le plus belliqueux, le plus nationaliste, le plus brutal, le plus militaire, et doté du tempérament le plus imprévisible de tous les frères Rajapaksa », a souligné Alan Keenan, de l’International Crisis Group (ICG). S’il nie toute implication dans les disparitions et les tortures d’opposants, Gotabaya Rajapaksa a été ciblé par des accusations aux États-Unis et au Sri Lanka. Il a également été nommé dans des affaires de corruption, sans avoir été inculpé à ce jour. Titulaire de la double nationalité sri-lankaise et américaine, il affirme avoir renoncé cette année à son passeport américain afin d’être autorisé à présenter sa candidature.

Aujourd’hui, avec sa victoire électorale, se dessine le retour possible de son frère Mahinda Rajapaksa, chef actuel de l’opposition qui, dans la foulée, pourrait convoiter le fauteuil de Premier ministre. « Nous allons à nouveau être témoins du règne de cette famille, avec tous les excès que cela avait comporté la dernière fois », a commenté l’ancien ministre de la Santé Rajitha Senarathne. « Ils vont réprimer les voix dissidentes. » Le nouveau président, quant à lui, s’est voulu rassurant : « Mon devoir est d’être au service de tous les Sri-Lankais, sans distinction de race ou de religion », a-t-il déclaré. La victoire de cet ancien militaire amènera-t-elle la résurgence d’un passé violent ? Un éditorial du quotidien The Sunday Observer a avoué être « effrayé » face à cette possibilité. Selon Alan Keenan, sa candidature a déjà « augmenté les tensions ethniques et ravivé les peurs au sein des minorités et des défenseurs des droits de l’homme ». Ainsi, lors du scrutin, les régions où se concentrent les minorités tamoules et musulmanes ont voté contre lui. Par ailleurs, « les processus de réconciliation et des responsabilités à lier aux atrocités et aux violations des droits humains seront assurément les grands perdants », a estimé Alan Keenan. En effet, durant une conférence de presse tenue lors de sa campagne, Gotabaya Rajapaksa a rejeté les allégations de crimes de guerre commis par l’armée au cours de l’ultime offensive militaire contre la rébellion tamoule. Balayant le passé, Gotabaya Rajapaksa a clairement indiqué qu’il se voyait comme « le président du futur du Sri Lanka ».

(EDA / A. R.)


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