Eglises d'Asie

Karachi : plusieurs centaines de familles chrétiennes menacées par un projet de développement

Publié le 03/03/2021




Près de 600 familles chrétiennes de Karachi, vivant le long des rives du canal de Gujjar Nullah, sont menacées d’expulsion dans le cadre d’un projet de nettoyage lancé par les autorités locales. Le projet est destiné à lutter contre la pollution qui bouche les mini-canaux et contre les constructions illégales le long des canaux traversant la ville – une situation qui empêche l’écoulement des eaux de pluies et qui aggrave les inondations urbaines. Plusieurs organisations locales, dont Caritas Pakistan Karachi, affirment que les familles concernées ne sont pas relogées et risquent de se retrouver sans-abri.

Le canal de Gujjar Nullah à Karachi, où plus de 4 000 structures doivent être détruites le long des rives, dans le cadre d’un projet de nettoyage.

Mandha Bibi est sur le point de perdre la maison où elle a vécu près de cinquante ans – un logement d’une seule pièce qu’elle partage avec sa fille, au bord d’un canal d’égout à Karachi. « Nous avons appris que les grues doivent arriver à tout moment pour démolir 70 % de mon logement. Ils ont déjà détruit plusieurs centaines d’autres logements le long du canal », explique cette veuve chrétienne âgée de 80 ans, dont la maison, d’une superficie d’environ 50 m², a été construite par son mari il y a près de cinq décennies. Sa fille Shazia est au service de la communauté locale comme enseignante, et toutes deux vivent grâce à la pension de retraite de Mandha Bibi. « Nous n’avons que cette maison qui ne compte qu’une pièce, avec une cuisine et des toilettes. Où irons-nous si elle est détruite ? Le gouvernement n’a promis aucune compensation. » Mandha et Shazia Bibi font partie des quelque 600 familles chrétiennes qui sont visées par un projet de nettoyage lancé par les autorités locales dans plusieurs quartiers de Karachi, et notamment le long du canal de Gujjar Nullah. Le but étant de lutter contre les empiétements le long des rives et de nettoyer la pollution qui bouche le canal.

La décision a été prise en août dernier, quand des fortes pluies ont provoqué des inondations massives – aggravées par les empiétements et la pollution le long des canaux qui traversent la ville. Près de 4 000 constructions doivent être détruites sur les deux rives du canal de Gujjar Nullah. Selon une enquête, on compte au moins 3 100 personnes affectées le long du canal, et dont une partie des logements doivent être détruits. Le long du canal d’égout de Mehmoodabad Nullah, on compte également 239 autres logements affectés par le projet. À Karachi, en tout, 38 « Nullahs » ou « Nalas », des mini-canaux à ciel ouvert, doivent être ainsi nettoyés. Sunila Anwar, membre de la Caritas de Karachi, regrette le manque total d’empathie du gouvernement de la province de Sindh, dans le sud du Pakistan. « Plusieurs milliers de chrétiens, de musulmans et d’hindous vivant le long du canal sont devenus sans-abri sans aucune forme de compensation. Ils n’ont nulle part où aller », ajoute-t-elle. « La plupart des familles affectées vivent là depuis cinq ou six décennies. Nous ne sommes pas contre ce projet, mais nous regrettons la manière dont il a été lancé. »

Les inondations aggravées par la pollution et l’empiétement

Selon Mansha Noor, directeur général de Caritas Pakistan Karachi, rien qu’au mois d’août 2020, 587 mm de précipitations ont été enregistrées (contre un niveau mensuel normal de 68 mm). En l’absence de véritable système d’évacuation des eaux de pluie, les habitants ont subi de graves inondations urbaines. « Beaucoup de maisons et de véhicules ont été emportés, les rues ressemblaient à des rivières et les gens se déplaçaient en nageant. Mais toute l’ampleur des dégâts n’a été visible qu’une fois que l’eau s’est évacuée. » La Caritas locale est intervenue en distribuant des colis alimentaires et en fournissant des abris temporaires, en collaboration avec d’autres organisations locales. « Mais on ne peut ignorer les causes du problème, notamment l’accumulation de déchets dans les canaux et la construction illégale de maisons le long des canaux qui traversent la ville, et qui empêchent l’eau de pluie de s’écouler », explique Mansha Noor. Zahid Farooq, directeur adjoint d’une organisation locale, ajoute qu’il y a de nombreux autres projets de développement à Karachi.

« Oui, nous reconnaissons que ces projets sont lancés afin d’améliorer la vie des habitants et pour préserver l’avenir de notre ville. Mais avant de commencer à détruire des maisons et des petits commerces, il avait été promis aux gens que leurs logements ne seraient pas démolis sans alternative au logement », souligne-t-il. « Personne ne sait quand ni où ils pourront être relogés. Les personnes affectées restent au milieu des débris de leurs maisons détruites. » L’association Karachi Bachao Tehreek (Mouvement pour Sauver Karachi) a également a annoncé l’organisation d’une manifestation le 6 mars prochain, en appelant les autorités à suspendre les projets de démolition et à respecter le droit au logement. Le groupe demande notamment 1 million de roupies (5 257 euros) d’aide par famille déplacée et 2 629 euros de compensation pour les préjudices subis.

(Avec Ucanews, Karachi)


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