Eglises d'Asie

Larmes de jade : le cardinal Charles Maung Bo appelle à la « compassion et la justice »

Publié le 09/07/2020




Le 2 juillet, à Hpakant dans le nord-est birman, le plus grand site d’extraction de jade à ciel ouvert de Birmanie, un glissement de terrain a emporté la vie de 172 mineurs. Selon les travailleurs sur le site, plus de 300 personnes se trouvaient sur place entre les gigantesques parois de montagnes transformées en cratères ; 250 personnes sont toujours portées disparues. Ce drame est d’ores et déjà considéré comme l’un des plus meurtriers d’une industrie tragiquement célèbre. Le 5 juillet, le cardinal Charles Maung Bo, archevêque de Rangoun, a publié un communiqué appelant à la « compassion et la justice » : « Ceux qui sont morts n’ont pas été seulement emportés par la montagne et ses pierres mais d’abord par une montagne d’injustice. »

En 2018, des mineurs dans une mine de jade de l’État Kachin, dans le nord de la Birmanie. L’accident du 2 juillet dernier a emporté la vie de 172 mineurs.

Le jade est une pierre précieuse, tout particulièrement dans la culture chinoise. En Chine, jusqu’aux temps modernes, les alliances et mariages n’étaient pas scellés autour d’anneaux d’or ni même d’argent mais bien de jade. La Birmanie, principalement dans la région du nord, autour de l’État Kachin, produit 70 % du marché mondial de jade. La catégorie de jade la plus pure, le jade impérial, est évaluée à 20 000 dollars US par kilogramme selon l’ONG Global Witness. Selon un rapport publié en 2015, l’industrie du jade, qui rapporterait 31 milliards de dollars par an dans le pays, soit l’équivalent de 40 % du PIB birman, reste largement hors de tout contrôle et de taxation réelle par l’État birman. Selon le think-tank local CESD et l’International Growth Center, cette industrie est de forme double, alliant des bulldozers et une armée de mineurs en sandales. « D’un côté, il y a l’extraction industrielle très rapide et hors de toute échelle humaine, transformant les montagnes en cratères lunaires. Il s’agit d’amasser des milliards de dollars tant que les régulations sont accommodantes. Cette quête de vitesse et l’absence de régulations expliquent les nombreux accidents » explique l’analyste Richard Horsey sur Twitter. Les débris de l’industrie sont rejetés sur des piles instables. Des dizaines de mineurs clandestins attendent à l’extrémité des bennes de camions afin de plonger dans ces débris et d’en récupérer des gouttes de richesse. Au total, plus de 400 000 travailleurs clandestins tentent leur chance. Le revenu moyen des travailleurs clandestins est estimé à 260 dollars par mois, soit deux fois le salaire minimum en Birmanie.

L’industrie du jade : une « mafia »

Le 3 juillet, le gouvernement birman a mis en place un comité d’enquête sur le drame. Ce dernier a conclu à l’origine accidentelle du glissement de terrain, tout en soulignant l’irresponsabilité des autorités locales n’ayant pas interdit l’accès aux mines. L’armée birmane, dans un mouvement surprise d’autocritique, a également sanctionné deux responsables de ses rangs pour n’avoir pas empêché l’accès aux mines et garantit la sécurité du site. Cette réaction bienvenue reste insuffisante, selon l’analyste Richard Horsey, qui qualifie l’industrie du jade de « mafia ». Selon un rapport publié en 2019 par le think-tank CESD, « chaque année, des centaines de travailleurs sont blessés et trouvent la mort dans des accidents et glissements de terrain ». Cet accident n’a rien d’isolé mais concentre beaucoup des problèmes majeurs en Birmanie, les plus pauvres en étant les premières victimes.

Appel du cardinal Bo

En même temps que l’annonce du versement d’indemnités aux familles des victimes (environ 320 euros par victime), le ministre des Ressources naturelles et de la Conservation de l’environnement, U Ohn Win, a qualifié les mineurs clandestins de « cupides », pointant du doigt la responsabilité individuelle des victimes. Face à cette froideur, le cardinal Charles Maung Bo, archevêque de Rangoun, a souhaité s’exprimer et questionner l’origine de cette « cupidité », dans un communiqué publié le 5 juillet : « Ceux qui sont morts n’ont pas seulement été seulement emportés par la montagne et ses pierres, mais d’abord par une montagne d’injustice. Le pape François a alerté contre la vague infinie des injustices économiques et environnementales frappant les pauvres de par le monde. Ceux qui sont morts ont été sacrifiés sur l’autel de l’avarice, par une négligence absolue et par l’arrogance d’entreprises qui continuent de déshumaniser les pauvres sur cette terre. »

S’il serait trop simple de condamner la folie des travailleurs risquant leur vie, il s’agit pour la Birmanie sous le choc, de questionner la responsabilité des vrais bénéficiaires de cette industrie mortelle. La quasi-totalité du jade produit est exportée clandestinement vers la Chine. Les groupes armés indépendants et notamment la Kachin Independance Army, aux côtés de l’armée birmane elle-même, organisent les filières de trafics et le contrôle des travailleurs clandestins. Le secteur de la production et de la vente de jade est largement sous contrôle de l’entreprise MGE (Myanmar Gems Enterprise), un conglomérat contrôlé par l’armée birmane et ses anciens officiers.

Piégés par la misère et le Covid-19

Kum Shin Sar Aung, un jeune kachin ayant travaillé dans ces mines, confie que « lorsque des nouveaux travailleurs arrivent – et il en arrive toujours plus -, le patron leur propose de la drogue. La plupart des mineurs deviennent accros, cela aide à tenir et à travailler. Lorsque tu trouves une pierre, tu la ramènes au patron. Beaucoup essayent de les cacher et de les garder pour eux, mais s’ils se font prendre, ils sont battus ». En juin 2019, une suspension des activités d’extraction de jade avait été ordonnée pendant la mousson, jusqu’en septembre, afin d’éviter les accidents. Est-il possible que la crise du Covid-19, ayant poussé à la perte de 60 000 emplois directs et à de lourdes pertes économiques jusque dans les zones rurales, ait incité au maintien de l’activité cette année ? Malgré les cris d’alarmes de la presse nationale envers la responsabilité du gouvernement, il s’agit de comprendre la difficulté des choix à opérer. Un administrateur civil peut-il refuser à 400 000 travailleurs pauvres le droit de tenter leur chance afin de nourrir leur famille ?

Alors que les regards se portent vers la responsabilité du gouvernement civil, ce dernier reste largement impuissant face aux autres parties en présence, les groupes ethniques armés et l’armée elle-même. Par ailleurs, la misère ne peut être éradiquée par des interdits, mais au contraire, selon les mots du cardinal Charles Maung Bo, par « la compassion et la justice » : « En ces temps tragiques de Covid-19, les brûlures de la faim ne peuvent être mises sous quarantaine. Ceci pousse ces pauvres hommes à chercher les miettes de jade, qui tombent des bulldozers d’entreprises géantes. Des millions de nos concitoyens ont perdu leurs revenus dans cette épidémie. La tragédie de cette mine est un sombre rappel. Il nous faut partager les trésors de la nature offerts par Dieu. Les richesses de la Birmanie appartiennent au peuple birman. Ce n’est pas la première fois qu’une telle tragédie survient, et si les responsables ne réagissent pas avec compassion et justice, ce ne sera pas la dernière des tragédies inhumaines. »

(EDA / Thibaut Bara)


CRÉDITS

Yin Min Tun / WikiCommons