Eglises d'Asie

Le gouvernement birman procède à plusieurs arrestations de journalistes dans le cadre des conflits en Arakan

Publié le 09/04/2020




Ces derniers jours, en pleine lutte contre la propagation du coronavirus Covid-19, les autorités birmanes ont mené plusieurs arrestations et poursuites contre des journalistes à travers le pays, concernant leur couverture du conflit armé dans l’État d’Arakan (Rakhine). Les journalistes et médias concernés ont été poursuivis dans le cadre des lois nationales sur le terrorisme. Plusieurs organisations humanitaires se sont élevées contre ces mesures contraires à la liberté de la presse et à l’accès à l’information, affirmant que les journalistes arrêtés ne faisaient que leur travail. La Birmanie est classée 138e sur 180 pays par Reporters sans frontières en matière de liberté de la presse. Les conflits armés internes se poursuivent malgré la crise sanitaire. Au 5 mars, le pays avait rapporté 22 cas d’infection confirmés.

Vers 9h30 du matin, le 23 mars, la police est entrée dans la maison d’un rédacteur en chef de Mandalay, en l’accusant de terrorisme pour avoir publié une interview d’un rebelle de l’État d’Arakan (Rakhine). Le jour suivant, la police a perquisitionné les bureaux du journal Narinjara de Sittwe, la capitale de l’Arakan, pour arrêter son rédacteur en chef, qui avait lui aussi publié une interview du même porte-parole du groupe armé rebelle. Le journaliste n’était pas dans les bureaux, et serait actuellement en fuite. La police a confisqué les ordinateurs et détenu trois des journalistes de la rédaction – ils ont été libérés le soir-même. Le 24 mars, le journal Khit Thit Media de Rangoun a également été perquisitionné par la police, venue arrêter son rédacteur en chef, qui avait publié une interview similaire du même homme. Ces derniers jours, les autorités ont mené beaucoup de perquisitions similaires dans les rédactions et chez les journalistes, pour les interroger sur leur couverture du conflit, et pour bloquer les sites internet couvrant les conflits ethniques. Trois responsables de plusieurs sites d’information bloqués sur ordre du gouvernement ont notamment été accusés dans le cadre des lois sur le terrorisme. Le 24 mars, un tribunal a condamné un journaliste de Mandalay dans le cadre des mêmes lois, qui peuvent conduire à des peines entre trois ans de prison et la perpétuité. L’article 50(a) de la loi sur le terrorisme autorise notamment des peines allant de dix ans de prison à la perpétuité pour des motifs comme « semer la peur au sein du public » ou « troubler la sécurité de la population », tandis que l’article 52(a) mène à des peines de trois à sept ans de prison pour des activités qui « sont liées en conscience à un groupe terroriste ».

La liberté de la presse en Birmanie classée 138e sur 180 pays

Les organisations humanitaires dans le pays ont appelé les autorités à renoncer aux arrestations des journalistes, en dénonçant une grave atteinte à la liberté de la presse et à l’accès à l’information. « L’attaque des autorités birmanes contre la liberté de la presse, en arrêtant des journalistes qui ne font que leur travail, nuit à l’accès à l’information de toute la population », a déploré Linda Lakhdhir, conseillère juridique d’Human Rights Watch pour l’Asie, dans un communiqué publié le 2 avril. « Les lois contre le terrorisme ne devraient jamais être utilisées contre des journalistes », a-t-elle souligné. « Couvrir des conflits armés, ce n’est pas être terroriste, et menacer un journaliste de la perpétuité, ce n’est pas acceptable », dénonce Shawn Crispin, représentant de l’Asie du Sud-Est pour le Comité pour la protection des journalistes (CPJ). « Dans ces temps troublés, nous croyons qu’il est très dangereux et irrationnel de détenir des journalistes et de bloquer l’accès aux médias, qui sont les yeux et les oreilles du peuple », a déclaré le Centre pour la liberté de la presse en Birmanie, basé à Rangoun. Le pays est classé au 138e rang sur 180 pays par Reporters sans frontières concernant la liberté de la presse.

Les conflits continuent malgré la pandémie

Tandis que les dirigeants du monde entier sont préoccupés par la lutte contre la pandémie du Covid-19, la Tatmadaw, nom officiel de l’armée birmane, continue les combats contre l’Armée d’Arakan, un groupe armé à majorité bouddhiste qui lutte pour une plus grande indépendance. Le groupe a été créé en 2009 et compterait plusieurs milliers de soldats. Le conflit en Arakan est l’un des derniers à avoir éclaté dans un pays toujours secoué par les conflits internes, alors que des groupes armés représentant les diverses minorités ethniques se battent pour les droits et leurs territoires depuis plusieurs décennies. Le 23 mars, le gouvernement a considéré officiellement l’Armée d’Arakan comme un groupe terroriste, en l’accusant de semer la terreur et de troubler l’ordre public en s’attaquant au gouvernement et à des cibles civiles. D’autres groupes armés comme l’Union nationale Karen et le Parti national progressiste Karenni ont appelé au cessez-le-feu en raison de la menace du Covid-19. La Tatmadaw, en revanche, aurait rejeté ces appels. L’Arakan est également le théâtre du conflit qui a fait fuir plus de 700 000 musulmans rohingyas de Birmanie en août 2017, suite à des attaques militaires. Khin Zaw Win, directeur du Tampadipa Capacity Institute, basé à Rangoun, estime de son côté que c’est le rôle d’un journaliste de récolter les avis de toutes les parties en restant impartial. « Le gouvernement et l’armée doivent se montrer magnanimes ; poursuivre des journalistes dans le cadre de la loi sur le terrorisme, ce n’est bon ni pour la réconciliation ni pour la paix en Birmanie », dénonce-t-il.

La plus longue coupure internet

Le gouvernement a également ordonné aux sociétés de communication de bloquer au moins 220 sites internet, affirmant qu’ils publient de fausses nouvelles et contribuent à l’instabilité du pays. Des sites d’information locaux couvrant les conflits ethniques, dont celui d’Arakan, font partie de la liste bloquée. Depuis juin 2019, les États voisins d’Arakan et de Chin subissent la plus longue coupure internet qu’a connu le pays, et sans doute l’une des plus longues coupures internet imposées par tout autre gouvernement à travers le monde. Pe Than, un membre de la Chambre basse au sein du Parlement, du Parti national d’Arakan, affirme que la poursuite des journalistes et le blocage des sites d’information risque d’apeurer les autres journalistes et d’entraver le journalisme indépendant dans le pays. « Ce n’est pas bon signe, alors que la Birmanie fait face à la pandémie du Covid-19 », regrette-t-il. Pe Than, lui-même de l’ethnie arakanaise, appelle à autoriser les journalistes à se rendre dans l’État d’Arakan pour qu’ils puissent couvrir les conflits et se rendre compte de la réalité sur le terrain. « En limitant la liberté de la presse et en poursuivant les journalistes, ils s’attaquent à la liberté d’expression. » Les conflits internes et les atteintes à la liberté de la presse surviennent alors que le pays est lui aussi exposé à la pandémie, qui a déjà contaminé plus d’1,4 million de personnes à travers le monde et entraîné plus de 82 000 décès. La Birmanie, au 5 avril, avait rapporté 22 cas d’infection dont un décès, et testé 1 246 personnes sur plus de 50 millions d’habitants.

(Avec Ucanews, Mandalay)


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