Eglises d'Asie

Le gouvernement de Hun Sen censure les critiques sur les réseaux sociaux

Publié le 12/03/2019




Depuis les élections générales de 2013, et en particulier dans le cadre de celles de 2018, le gouvernement du Premier ministre Hun Sen s’est penché de plus près sur l’activité des internautes, notamment sur Facebook, devenu le premier réseau social du pays depuis son essor au Cambodge en 2012. Ainsi, tout en essayant de rejoindre les jeunes sur Facebook, les autorités ont arrêté quelques internautes influents à cause de leurs critiques du régime au pouvoir. Depuis, les critiques se font plus prudentes voire codées. Selon Ou Virak, fondateur du think tank Future Forum, malgré cette tentative d’intimidation, les gens trouveront de toute façon le moyen de faire entendre leur voix.

Il y a un an en février, à Poipet près de la frontière thaïlandaise, la vie de San Rotha a été brutalement bouleversée quand la police militaire a surgi chez lui pour l’arrêter, alors qu’il se préparait à son mariage qui devait avoir lieu le jour même. Il était accusé d’avoir appelé le gouvernement « autoritaire » dans une vidéo Facebook qu’il avait postée quatre mois plus tôt. San Rotha a été mis en prison pour incitation à la discrimination, et il a passé toute l’année suivante dans une cellule bondée de la prison de Kampong Cham. Après sa libération il y a un mois, il s’est confié sur le traumatisme que son incarcération lui avait infligé ainsi qu’à sa famille. « Quand je suis retourné chez moi et que j’ai vu ma mère, elle était affaiblie et moi aussi. Je me sens déprimé et en colère, mais je ne suis pas désespéré. Je prends ce qui m’est arrivé comme une leçon. » San Rotha fait partie des nombreux Cambodgiens qui ont été arrêtés ces dernières années pour avoir critiqué le régime de Hun Sen sur Facebook. Jusqu’aux élections générales de 2013, le Parti du Peuple Cambodgien au pouvoir, qui continuait de contrôler les médias traditionnels du pays, avait négligé l’influence des médias sociaux. Mais avec l’incroyable succès d’une campagne Facebook menée par le parti d’opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), le Premier ministre Hun Sen a réalisé l’ampleur du pouvoir des médias sociaux.

En 2015, le Premier ministre a ainsi mis en avant sa page Facebook, recueillant un million de likes, en commençant à publier régulièrement des photos de sa vite quotidienne et interpellant des opposants. Il détient désormais plus de 11 millions de likes, même si un grand nombre d’entre eux proviennent de pays comme l’Inde, les Philippines ou le Brésil – connus pour abriter des « fermes à clics ». Tout en tentant de rejoindre les jeunes plus adeptes des nouvelles technologies, Hun Sen s’est également attelé à attaquer ses critiques sur Facebook, via des lois mal formulées. Ainsi, l’usage de Facebook est devenu de plus en plus risqué au Cambodge, qu’il s’agisse d’un syndicaliste jetant des tongs sur une affiche du parti au pouvoir ou du post d’un partisan de l’opposition… Kung Raiya a ainsi été arrêté après ses examens de fin d’étude en 2015 pour avoir soutenu une « révolution de couleur » – ou révolution populaire – sur Facebook. Kung, qui a passé dix-huit mois dans une cellule surpeuplée de la célèbre prison de Prey Sar de Phnom Penh, confie que les expériences comme la sienne sont dissuasives pour l’ensemble des internautes du pays. Si lui-même a continué de poster des critiques contre le gouvernement, auprès des quelque 75 000 personnes qui suivent sa page, Kung Raiya avoue que de nombreuses personnes hésitent à afficher leurs opinions depuis l’essor de Facebook dans le pays, vers 2012. « Parfois, je partage mes idées pour montrer ce que je pense des mauvaises actions des membres du gouvernement… Je me prépare toujours à me retrouver à nouveau en prison », explique-t-il, ajoutant qu’il reçoit régulièrement des avertissements de soutiens ou d’opposants, qui l’incitent à mesurer ses propos. Certains, poursuit-il, créent des comptes secondaires anonymes afin de critiquer le parti au pouvoir ouvertement.

Langage codé

Samoeurth Seavmeng, membre du jeune forum politique Politikoffee, confie que beaucoup de gens craignent les tentatives du régime de déceler ses détracteurs sur le Web, d’où le fait que beaucoup deviennent de plus en plus prudents dans leur manière de s’exprimer. « Certains de mes amis sur Facebook utilisent des synonymes ou la poésie quand ils veulent parler de leurs opinions politiques », explique-t-il. Bien que Facebook reste de loin le réseau social le plus utilisé dans le pays, certains commencent à utiliser Twitter et Instagram, estimant que ceux-ci sont moins surveillés, ainsi que d’autres applications de messagerie plus sécurisées telles que Telegram. Pourtant, un nouveau compte Instagram, semblant appartenir à Hun Sen, a été lancé récemment, même s’il n’est suivi pour l’instant que par quelques centaines d’« instagrameurs ». De son côté, le militant Ou Virak, fondateur du think tank Future Forum, estime que même si le gouvernement s’en prend à quelques internautes relativement inoffensifs en guise d’avertissement au public, les gens trouveront de toute façon le moyen de faire entendre leurs voix. Phay Siphan, porte-parole du gouvernement, a affirmé quant à lui que les Cambodgiens sont libres de critiquer le Premier ministre et le parti au pouvoir sur les médias sociaux, du moment qu’ils n’appellent pas à la révolution. « Vous devez comprendre pourquoi ces personnes vont en prison. Ce ne sont pas des critiques, mais des tentatives de provoquer une révolution », a-t-il martelé.

Lancer des sandales sur une affiche politique ou appeler le gouvernement « autoritaire » ne représente pas une incitation à la révolution, mais le porte-parole a ajouté qu’il fallait s’en prendre aux journalistes et aux traducteurs occidentaux accusés de déformer les affaires concernées. « Il faut se référer au Code pénal, tout est expliqué dans un cambodgien parfaitement clair. Vous, Occidentaux, ne comprenez pas correctement la langue cambodgienne. Cela trouble tout le monde », a affirmé Phay Siphan. « Vous voyez les choses d’après votre culture occidentale. Nous ne sommes pas occidentaux, souvenez-vous en. Nous avons notre propre culture et nous avoir besoin avant tout de paix et de stabilité. C’est notre priorité. » Après sa libération de prison, San Rotha est retourné vivre à Kampong Chap, où il prévoit enfin de se marier. Il a rassemblé près de 145 000 followers sur Facebook, mais il réfléchit à la manière d’exprimer ses opinions en ligne. « Avant, je pensais que nous avions le droit de nous exprimer et de faire des critiques constructives », explique-t-il, ajoutant qu’il est conscient qu’il s’est trompé en s’en prenant à la réputation du Premier ministre au pouvoir. « Notre liberté d’expression est limitée », ajoute-t-il.

(Avec Ucanews, Phnom Penh)


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