
Aux origines de la révolte
Selon le Pasteur Cuang, dans la région de Kalay, le soulèvement de la population Chin s’explique par le développement économique permis ces 10 dernières années. « Le peuple Chin souffre sous le pouvoir des militaires depuis plus de 50 ans, depuis le coup d’Etat du général Ne Win en 1962. Malheureusement, les Chins sont les plus pauvres de toute la Birmanie. Notre denrée principale n’est pas le riz mais le maïs. Il nous faut plus de 4 heures juste pour cuisiner le plat de base [soupe blanche de maïs]. Lors des précédents coups d’Etats, nous étions avant tout occupés à survivre. Cette fois c’est différent », explique le septuagénaire. La croissance économique et surtout le développement de la téléphonie mobile et d’Internet permettent aujourd’hui une meilleure intégration des diasporas aux terres d’origine. « La quasi-totalité des familles Chins ont au moins un à deux enfants à l’étranger. Ils sont aux États-Unis, en Europe, à Singapour, etc. Maintenant les communications sont bien meilleures, nous pouvons communiquer et envoyer de l’argent. Tout ceci nous permet aujourd’hui de nous redresser et de nous battre pour notre liberté », ajoute-t-il concrètement. L’économie de la région dépend largement des versements de la diaspora. Depuis longtemps, les Églises locales aident les familles désireuses d’émigrer à l’étranger. Au-delà de ces nouvelles opportunités économiques, le pasteur ajoute que « l’éducation a également progressé au contact des missionnaires, et le développement des écoles fait qu’aujourd’hui les jeunes savent presque tous lire et écrire ». Les Chins sont particulièrement bien représentés parmi le personnel des ONG à Rangoun, grâce à l’enseignement de l’anglais dans les églises et séminaires.
Les ethnies chrétiennes en première ligne
À ce jour, la résistance armée birmane est menée principalement par les ethnies chrétiennes, les Kachins, Karens et Chins. Interrogé sur le lien entre christianisme et résistance, le pasteur écarte toute inspiration théologique, mais souligne que les chrétiens de Birmanie, en plus de l’oppression ethnique et politique, souffrent d’oppression religieuse. « Les Birmans bouddhistes nous envoient des moines missionnaires, ils construisent des pagodes dans nos villes. Mais lorsque nous envoyons nos missionnaires dans les plaines, ces derniers se retrouvent face à des montagnes de difficultés. Il est très difficile de construire des églises. » Le pasteur Syl, résident de la ville de Falam, confirme ces motifs : une gigantesque pagode a été construite dans cette ville à majorité chrétienne en 1992, provoquant à l’époque la colère des habitants.
Selon le pasteur Syl, le 21 mai, la situation sécuritaire se dégrade rapidement. Un groupe d’autodéfense a attaqué en embuscade un convoi de militaires, faisant six morts côté militaires, dont un capitaine, et une victime civile à Falam. « La population est terrifiée et craint les représailles. Rien que ce matin, des tirs ont été entendus dans la ville. De plus, nous venons d’apprendre que quatre cas de Covid-19 ont été détectés à l’hôpital de la ville. Enfin, les gens ont désormais peur de parler, et certains informent même les militaires. » Quelques jours plus tôt, les combats s’étaient déjà étendus à la capitale régionale de Hakka, où la résistance, le 18 mai, a piégé un convoi de militaire en tuant sept soldats et en en blessant une vingtaine.
Une crise humanitaire majeure est annoncée dans ces collines aux sols poussiéreux, dont l’économie dépend de l’envoi des jeunes femmes comme employées domestiques à l’étranger et du commerce entre la Chine et l’Inde – des flux largement réduits par la pandémie depuis plus d’un an. La résistance Chin, saluée par la jeunesse birmane à travers le pays, est aussi courageuse que tragique. Des dizaines de milliers de résidents de la ville de Mindat sont désormais réfugiés dans des villages déjà démunis. À Rangoun, la communauté Chin, dans sa majorité, n’a pas rouvert les églises malgré l’autorisation accordée par les généraux birmans en février 2021. Une commerçante influente en explique les raisons à ses invités : « Dans la Bible, Daniel refusa la nourriture et le vin des Babyloniens. Dans cet esprit, nous ne retournerons pas à l’église rouverte par l’armée. » Cependant, les prières résonnent entre les collines Chin, pleurant la mort des martyrs tués par les militaires et espérant surtout une aide providentielle.
(EDA / Salai Ming)
Crédit သူထွန်း / CC BY-SA 4.0
