Eglises d'Asie

Le verrouillage mis en place par la junte thaïlandaise pèse sur les élections

Publié le 29/01/2019




Le 23 janvier, l’annonce par la commission électorale thaïlandaise de la date du 24 mars pour les prochaines élections législatives, après pas moins de six reports du scrutin, a marqué l’entrée de la Thaïlande dans une nouvelle phase cruciale après cinq ans de régime militaire. Les partis politiques ont été autorisés à entrer en campagne électorale, sous des conditions toutefois assez restrictives, et les débats politiques ont fleuri dans la capitale en quelques jours. Il serait toutefois erroné de considérer ce tournant comme un retour du royaume vers une voie démocratique.

Le système politique patiemment mis en place par des juristes sous la coupe de la junte au pouvoir est, en effet, largement biaisé en faveur des militaires et du parti Palang Pracharat (le « parti de la force de l’État et du Peuple »), un parti formé pour favoriser le maintien du général Prayut Chan-ocha, chef de la junte et actuel Premier ministre, à la tête d’un gouvernement postélectoral. La Constitution et le système électoral favorisent les organisations institutionnelles composées de membres non élus et nommés par la junte ou ses alliés – commission électorale, cour constitutionnelle, commission anti-corruption, Sénat, comité de stratégie nationale – au détriment des institutions qui tirent leur légitimité du jeu électoral – Assemblée nationale et gouvernement. Le Sénat joue un rôle clé dans ce dispositif visant à affaiblir les partis et les représentants élus du peuple. Composé de 250 membres nommés par la junte et doté d’un mandat de cinq ans (contre quatre ans pour l’assemblée législative), le Sénat va jouer un rôle clé dans le choix du Premier ministre durant les deux prochaines législatures. Le Premier ministre doit figurer, en effet, parmi les trois candidats présentés par chaque parti représenté à l’assemblée législative et recueillir une majorité absolue des deux chambres (soit 376 voix, sur les 500 membres de l’assemblée législative et les 250 du Sénat).

Il suffit donc pour le parti pro-junte Palang Pracharat et les formations qui lui sont alliées de disposer de seulement 126 voix pour placer Prayut Chan-ocha au poste de Premier ministre. Les enquêtes menées par les services de renseignement thaïlandais montrent que le parti Palang Pracharat est impopulaire hors de Bangkok, notamment dans les provinces du nord et du nord-est où le parti Pheu Thai (parti « Pour les Thaïlandais »), soutenant le clan de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra exilé depuis 2008, reste le favori des populations rurales avides de plus d’égalité économique. Ce déficit de popularité a toutefois été contrebalancé par le fait que le parti pro-junte a pu utiliser toutes les ressources financières et les mécanismes de l’État pour mener campagne depuis plusieurs mois, alors même que les autres partis étaient interdits d’entrer en campagne. Le Premier ministre Prayut Chan-ocha et ses ministres (dont quatre sont des leaders du parti Palang Pracharat) ont également sillonné les provinces pour promouvoir des projets de développement et octroyer des bénéfices pour la population – sur financement public – dans le cadre d’un programme du gouvernement baptisé « Pracharat ».

La crédibilité des élections compromise

La commission électorale, censée veiller à ce que tous les partis bénéficient de conditions similaires avant, pendant et après les élections n’a pas réagi à ces inégalités flagrantes de traitement. Au contraire, elle s’est montrée intransigeante face aux moindres faux pas des partis non alignés sur la junte – le parti démocrate, le parti Pheu Thai, mais aussi le parti du Nouvel Avenir, mené par une nouvelle génération de politiciens progressistes farouchement opposés au régime militaire –, tout en fermant les yeux sur les agissements douteux du parti pro-junte. Aux yeux des Thaïlandais, la crédibilité de cette commission est d’ores et déjà compromise et bien des observateurs considèrent que les élections ne seront « ni justes, ni libres ». Autre élément important du dispositif de verrouillage de la vie politique mis en place par la junte : l’imposition d’une « stratégie nationale sur 20 ans », extrêmement détaillée et rédigée par des hauts fonctionnaires et des experts choisis par les militaires – une stratégie à laquelle les futurs gouvernements ne pourront pas déroger sous peine de lourdes sanctions, y compris la destitution du gouvernement. Cette contrainte, qui n’existe dans aucun autre pays de la planète, limite grandement la possibilité pour les futurs gouvernements de mettre en place leur programme politique et trahit la paranoïa de la junte, laquelle semble vouloir exercer un contrôle permanent sur la direction prise par le pays à l’avenir.

L’objectif de la junte est de pouvoir convertir le régime dictatorial qu’elle exerce actuellement en régime autocratique légitimé par un vernis électoral. Cette stratégie s’exerce notamment vis-à-vis de la communauté internationale, car les autorités sont avides de reprendre les négociations sur les traités économiques et commerciaux, comme l’accord de libre-échange Union Européenne-Thaïlande, suspendu depuis le coup d’État de mai 2014. Tout indique que les pays occidentaux et le Japon se satisferont d’une « mise en scène électorale », pour relancer à plein leurs relations de coopération avec le royaume.

Le rôle de Rama X en question

Étant donné ce format électoral, quelle évolution peut-on raisonnablement prévoir ? Le résultat des élections entre partis pro-junte et partis non alliés risque d’être très serré, ce qui incite à la plus grande prudence quant aux prévisions. Mais l’hypothèse qui semble la plus raisonnable serait une alliance du parti Palang Pracharat avec d’autres formations pour pouvoir obtenir les 126 sièges qui permettront au général Prayut de devenir Premier ministre du gouvernement postélectoral. Dans ce cas de figure, Prayut dirigerait un gouvernement minoritaire, impopulaire dans de vastes portions du pays. De surcroît, les députés soutenant ce gouvernement seraient tout de même liés par les désirs de leurs électeurs provinciaux, même si ceux-ci s’opposent à la ligne du gouvernement. Tout cela laisse supposer une très forte instabilité politique après les élections. Ce serait un retour aux fragiles coalitions de partis de taille moyenne menées par des politiciens provinciaux en cheville avec des hommes d’affaires – comme c’était le cas dans les années 1990 avant la Constitution de 1997.

L’inconnue majeure reste celle du rôle que pourrait exercer le nouveau roi Vajiralongkorn dans un contexte politique postélectoral instable. Depuis le décès de son père en octobre 2016, Vajiralongkorn, dont le couronnement aura lieu le 4 mai prochain, a montré une indépendance marquée par rapport à la junte, comme lorsqu’il a refusé de signer la Constitution en 2017, obligeant le régime militaire à passer des amendements concernant les prérogatives royales. Vajiralongkorn, ou Rama X selon son titre officiel, a aussi renforcé son pouvoir au sein des forces armées : un de ses lieutenants, le général Apirat Kongsompong a été placé à la tête de l’armée de terre et un plan d’évacuation de certaines unités militaires de Bangkok, unités cruciales en cas de coup d’État, a été lancé. Le pouvoir de la faction militaire dite des « Tigres de l’Est » du général Prayut et de son compagnon d’armes, le général Prawit Wongsuwon, vice-Premier ministre, s’affaiblit progressivement. Plusieurs observateurs estiment que le nouveau roi pourrait exercer un rôle bénéfique dans le champ politique en contrecarrant les agissements du clan Prayut-Prawit si la situation postélectorale ne leur est pas favorable.

(EDA / Arnaud Dubus)


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