Eglises d'Asie

L’Église sri-lankaise dénonce l’absence de justice lors des commémorations des attentats de Pâques 2019

Publié le 23/04/2022




En commémorant les attentats du dimanche de Pâques 2019, qui avaient fait plus de 260 morts et plus de 500 blessés dans trois églises et trois hôtels, le cardinal Ranjith, archevêque de Colombo, a dénoncé l’absence de progrès satisfaisants visant à établir les responsabilités en jeu derrière ces attaques. Alors que le pays est en proie à une vague de protestations face à une grave crise économique et que les manifestants demandent la démission du président Rajapaksa, l’Église locale redouble de pression en exigeant que la lumière soit faite sur les attentats.

Les 57 noms des victimes de l’église Saint-Anthony de Colombo sont gravés dans une pièce commémorative, où les fidèles allument des bougies.

« Nous implorons justice » était le message choisi par les catholiques sri-lankais, ce jeudi 21 avril, trois ans après les attentats-suicides du dimanche de Pâques 2019, qui avaient tué plus de 260 personnes, dont 45 étrangers, et blessé plus de 500 autres. L’inscription était affichée sur une bannière dans l’église Saint-Anthony du quartier de Kochchikade, à Colombo, l’une des trois églises qui, avec trois hôtels de la capitale, a été ciblée par ces attaques simultanées imputées à un réseau djihadiste local.

Dans la matinée, une messe a été célébrée en souvenir des victimes par le cardinal Malcolm Ranjith, archevêque de Colombo. Celui-ci a dénoncé les zones d’ombre de l’enquête et les manquements de la justice, alors que le procès principal des accusés n’a pas débuté et que l’enquête n’a pas mis en lumière les responsabilités impliquées dans les attentats, au-delà des attaquants et de leurs complices. Le cardinal a ainsi reproché au gouvernement « l’échec d’une enquête détaillée, qui ne doit pas seulement viser les groupes responsables des attaques-suicides mais aussi les personnes qui n’ont pas réagi aux rapports des services de renseignements alertant sur la possibilité d’attaques ».

Dans l’église Saint-Anthony, le sol, foulé par les nombreux fidèles, est encore criblé par l’explosion de la bombe. L’impact se situe près de l’entrée, l’attaquant n’ayant pu aller plus loin tant l’église était bondée. Les 57 noms des victimes sont gravés dans une pièce commémorative, où les fidèles allument des bougies. « Impossible d’oublier, souffle un vieil employé qui a assisté au carnage. Une telle tragédie ne devrait arriver à personne au monde. »

À travers le Sri Lanka, des centaines d’églises ont marqué le troisième anniversaire des attentats. Les familles des victimes se sont jointes aux commémorations pour demander justice.

Singatara Milroy, 53 ans, dont la fille et le fils ont été très grièvement blessés lors des attentats.

« Nous n’avons aucune réponse satisfaisante du gouvernement concernant ces attaques, commente Singatara Milroy, 53 ans, dont la fille et le fils ont été très grièvement blessés. La justice sri-lankaise a échoué. Sur mon certificat de naissance, il est écrit que je suis ‘catholique romain’. Cela signifie que j’appartiens à cette communauté, qui doit nous aider. Et notre souffrance est telle que j’en appelle à Rome et à la communauté internationale pour trouver des solutions afin que justice soit faite. »

Une minute de silence au Parlement sri-lankais

À l’intérieur du Parlement sri-lankais, les députés de l’opposition, tous vêtus de noir, ont exigé une minute de silence en mémoire des victimes. Des drapeaux noirs et blancs, couleurs du deuil, ont été par ailleurs accrochés par des prestataires sur les grilles du palais présidentiel de Gotabaya Rajapaksa, à Colombo. Ce front de mer est devenu le cœur d’une protestation populaire depuis près de deux semaines, face à une crise économique dramatique et une pénurie des denrées essentielles qui affectent la vie quotidienne des habitants.

Les manifestants refusent de quitter les lieux et réclament la démission de « Gota », surnom du président, épaulé par son frère aîné Mahinda Rajapaksa qui est Premier ministre. Le puissant clan familial est accusé d’avoir précipité l’île vers le surendettement et la faillite financière. Dans un pays dépendant du tourisme pour ses devises étrangères, les attentats de Pâques 2019 ont par ailleurs provoqué la fuite des touristes, dans un secteur doublement touché par les conséquences de la pandémie de Covid-19.

Des drapeaux noirs et blancs, couleurs du deuil, ont été accrochés sur les grilles du palais présidentiel, à Colombo.

Peu après les attentats, Gotabaya Rajapaksa a été élu à la présidence en promettant de neutraliser « tous les éléments de terreur » et une enquête rigoureuse sur ces attaques. Un engagement plausible aux yeux de la majorité cinghalaise de l’île puisque, en 2009, aux côtés de son frère Mahinda Rajapaksa alors président, cet ancien militaire en charge de la défense a anéanti la guérilla des Tigres tamouls, dans une offensive sanglante. Pour l’opinion cinghalaise, les deux frères sont ceux qui ont installé la paix au Sri Lanka.

Aujourd’hui, le procès principal des attaques, qui vise 25 accusés, n’a pas réellement débuté. Il a été ajourné cet hiver, alors que le dossier monumental comporte 23 271 chefs d’accusation. « Les audiences ne cessent d’être reportées », explique Suren D. Pereira, l’un des avocats représentant un groupe de 14 victimes. La lenteur est notamment due à la demande des juges de traduire les documents en langue tamoule, de résumer l’enquête, et d’affecter des avocats tamouls aux accusés.

« Notre sentiment est que le gouvernement cherche à cacher quelque chose »

Aux yeux des familles des victimes et des groupes impliqués dans les campagnes réclamant justice, il existe la suspicion d’un complot politique. Car le président actuel, Gotabaya Rajpaksa, n’a pas sévi contre son prédécesseur et allié, Maithripala Sirisena, qui dirigeait le pays au moment des attentats. La suspicion se base également sur le fait que la police et les services de renseignement sri-lankais ont eu connaissance, avant les attentats, de certaines activités et individus-clés du réseau islamique impliqué, le National Thowheed Jamath (NTJ). Des alertes précises ont même été transmises au Sri Lanka. Deux hauts fonctionnaires ont été accusés de ne pas avoir pris les mesures nécessaires, mais ils ont immédiatement été disculpés par les juges.

« It’s been three years we cry » : « Cela fait trois ans que nous pleurons »

« Nous avons une armée forte et des services de renseignements aguerris, qui ont été capables d’écraser une guérilla, et on nous dit qu’ils n’ont pas pu réagir aux alertes ni trouver les responsables ?, commente un manifestant, Franco Gunasekara. Ce n’est pas acceptable. » Une perception partagée par le père Rohan, du Center for Society and Religion à Colombo : « Notre sentiment est que le gouvernement cherche à cacher quelque chose, dit le religieux qui mène une campagne active pour réclamer justice. L’Église du Sri Lanka a publié une liste de 20 questions précises qui attendent une réponse de la part du gouvernement au sujet des attentats. »

Depuis quelques mois, l’Église s’exprime régulièrement sur le sujet, notamment à travers la voix du cardinal Malcolm Ranjith, archevêque de Colombo, qui dénonce les failles de l’enquête et l’absence de « réponse crédible » du gouvernement face aux interrogations soulevées. Selon lui, « le gouvernement n’a pas tenu ses promesses » jusqu’à présent. Le cardinal a fait part de ces préoccupations au pape François à l’occasion d’une visite au Vatican à la fin du mois de février. Puis, lors d’une intervention au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève, le cardinal a appelé à la mise en place d’une enquête indépendante.

« Durant la guerre, des lieux de culte bouddhistes, hindous et chrétiens ont été attaqués et des gens tués, estime pour sa part le défenseur des droits de l’homme Ruki Fernando. La demande de justice pour les attaques de Pâques 2019 est essentielle, mais elle doit aussi englober ces incidents passés. C’est une occasion à saisir pour les différentes communautés religieuses afin de s’unir dans la quête de justice et de vérité au Sri Lanka. »

(EDA / Vanessa Dougnac)


CRÉDITS

Vanessa Dougnac