Eglises d'Asie

Les élections bangladaises menacées par la violence

Publié le 16/11/2018




Alors que les minorités sont souvent prises pour cibles, les critiques estiment que les élections du 30 décembre seront le dernier rempart pour la démocratie bangladaise. L’échéance du dépôt des candidatures, initialement prévue pour le 19 novembre, a finalement été reportée au 28 novembre sous la pression de l’opposition, dont le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), le principal parti d’opposition, allié au groupe islamiste Jamaat-e-Islami. Les minorités ethniques et religieuses espèrent des élections équitables, tout en craignant que les violences survenues lors des précédentes élections surviennent à nouveau.

L’approche des prochaines élections générales bangladaises suscite l’espoir qu’elles se déroulent de façon crédible, malgré les inquiétudes face aux risques de violences. Le commissaire en chef de la commission électorale, K. M. Nurul Huda, a déclaré récemment que les élections auraient lieu le 23 décembre, en donnant l’échéance du 19 novembre pour déposer les candidatures. Le 12 novembre, la commission a décidé, suite aux appels des partis d’opposition, de décaler la date des élections au 30 décembre en repoussant l’échéance des candidatures au 28 novembre. L’annonce survient suite à une série d’échanges entre la Ligue Awami (AL) au pouvoir et les partis d’oppositions relatifs aux élections à venir. Parmi les problèmes évoqués, s’est posée la composition du gouvernement intérimaire qui superviserait les élections, ainsi que la dissolution du parlement, la libération d’importants chefs de file de l’opposition, et le déploiement de l’armée durant les élections. Les négociations semblent avoir pris fin sans avoir atteint aucun consensus. L’alliance Jatiya Oikyafront, dirigée le Parti Nationaliste du Bangladesh (BNP), le principal parti d’opposition et le second parti politique du pays, a déclaré le 11 novembre qu’il prendrait part aux élections malgré le fait que leurs demandes ont été largement ignorées par le gouvernement de la première ministre bangladaise, Sheikh Hasina. « Nous prendrons part aux élections afin de rétablir la démocratie dans le pays », a soutenu Mirza Fakhrul Islam, le secrétaire général du BNP. Le parti d’opposition et ses alliés avaient boycotté les dernières élections générales du 5 janvier 2014, quand la Ligue Awami avait refusé de céder le pouvoir pour laisser la place à un gouvernement intérimaire durant le processus électoral. Le boycottage avait favorisé la réélection de l’AL qui avait gagné une large victoire, en emportant plus de la moitié des 300 sièges parlementaires, malgré les violences qui avaient éclaté dans le pays face aux partisans du BNP et son allié, le groupe islamiste Jamaat-e-Islami, le plus grand parti politique islamiste du pays.

En l’absence d’une opposition véritable, le gouvernement de l’AL a été accusé de corruption par de nombreuses ONG nationales et internationales. Celles-ci l’accusent également d’autoritarisme et dénoncent une politique injuste destinée à réprimer l’opposition, à faire taire les critiques et à contrôler les médias, amenant les musulmans conservateurs à se tourner de plus en plus vers les groupes extrémistes. Cette année, la participation du BNP et de ses alliés aux élections restait incertaine, étant donné que l’ancienne première ministre Khaleda Zia, actuellement présidente du BNP, est toujours en prison après été condamnée à deux reprises dans le cadre de deux affaires de corruption. De plus, le fils aîné de Khaleda Zia et successeur, Tarique Rahman, qui vit en exil à Londres depuis 2008, a été condamné récemment à perpétuité pour une attaque à la grenade lors d’un meeting politique en 2004. Tarique Rahman a été condamné par contumace pour l’attaque de Dhaka, qui a été menée par des militants islamiques avec le soutien de ministres et de hauts fonctionnaires de police du gouvernement BNP de l’époque. Rahman est accusé d’avoir organisé l’attaque. Le groupe islamiste Jamaat, de son côté, allié de longue date du BNP, ne peut s’opposer aux élections de décembre puisque la Cour Suprême a écarté le parti car sa charte islamiste s’oppose à la Constitution du pays. Des dizaines de dirigeants de Jamaat ont également été condamnés à mort ou à perpétuité pour crimes contre l’humanité lors de la guerre de 1971 pour l’indépendance bangladaise.

Les minorités face aux violences

Le Bangladesh organise des élections parlementaires tous les cinq ans, et la violence entre partisans de partis rivaux est toujours de mise. Les groupes religieux et les minorités religieuses sont souvent visés. Les autorités religieuses et les représentants des minorités ont exprimé leur espoir que ces élections soient plus justes, représentatives et légitime, bien que beaucoup d’entre eux craignent que les violences et les irrégularités surviennent à nouveau cette fois-ci. Plus de 30 millions de personnes, soit un peu moins de 20 % de la population, appartiennent à une minorité ethnique ou religieuse. Leur vote pèse lourd parmi les soutiens de la Ligue Awami au pouvoir. Lors des élections organisées entre 1996 et 2014, ils ont été visés par une série d’attaques qui ont tué plusieurs dizaines de personnes, sans compter les blessés. « Les partis ont organisé des pourparlers, mais sans effets pour la plupart. Aujourd’hui, ils défilent tous pour pouvoir déposer leur candidature, mais il n’y a aucune garantie qu’ils éviteront la violence. On ne sait pas encore clairement si le gouvernement souhaite vraiment des élections équitables », souligne le père Liton Hubert Gomes, secrétaire de la commission justice et paix pour la conférence épiscopale bangladaise. Il ajoute que l’échéance choisie risque de « refroidir l’esprit de Noël » à cause des risques de violences. « Si des violences éclatent, beaucoup de chrétiens risquent de ne pas aller voter », souligne le prêtre. Govinda Chandra Pramanik, secrétaire de la Bangladesh Hindu Grand Alliance, estime que les partis politiques prennent souvent les groupes minoritaires pour victimes. « Dans le passé, des hindous ont été attaqués et tués, et pas seulement durant les élections », rappelle Govinda, un avocat de la Cour Suprême. « Les coupables viennent de tous les principaux partis politiques, et il n’y a eu aucune justice. C’est parce que les partis veulent gagner à tout prix, quel que soit le moyen employé. Nous avons appelé à ne voter que si les partis s’engagent à nommer des candidats hindous et que la sécurité de la communauté est assurée. Autrement, ils n’iront pas voter. »

La longue route vers la démocratie

Le Bangladesh, qui est à l’origine un pays séculier et démocratique, a connu une série d’assassinats et de transitions politiques, ainsi que 19 tentatives de coups d’État militaires, dont deux qui ont réussi en 1975 et 1990. La démocratie parlementaire a été restaurée après presque quinze ans de régime militaire. Depuis, le BNP (centre droit) et l’AL (centre gauche) alternent au gouvernement. Les gouvernements intérimaires ne sont censés rester au pouvoir que pour un maximum de trois mois ; ils ont supervisé les élections de 1996, 2001 et 2008. Mais le gouvernement intérimaire, soutenu par l’armée, qui est resté au pouvoir durant plus deux ans avant les élections de 2008, avait essayé de se débarrasser de ses rivaux politiques. Il avait notamment essayé d’écarter Hasina et Zia de la politique. En 2011, l’AL a mis fin au système des gouvernements intérimaires suite à une décision de la Cour Suprême de l’année précédente, malgré les vives protestations de l’opposition. L’analyste politique Mirza Taslima Sultana, basé à Dhaka, pense que les prochaines élections seront un test décisif pour la démocratie dans le pays. « Les gens veulent que la démocratie l’emporte avec ces élections, et ils veulent pouvoir exercer leur droit électoral de soutenir ou de rejeter un gouvernement. Avec le camp de l’opposition, dirigé par le BNP, qui se joint aux élections, le gouvernement sera d’autant plus soumis à la pression des électeurs qui exigent des élections équitables, sans irrégularités », analyse Mirza, professeur d’anthropologie à l’université de Jahangirnagar, près de Dhaka. « Quel que soit le vainqueur, les élections doivent être légitimes. Ces cinq dernières années, le pouvoir était déséquilibré, alors que le parlement basculait largement d’un seul côté et qu’il était rendu inefficace par l’absence d’une opposition véritable. La population ne veut pas voir cette situation se répéter. »

(Avec Ucanews, Dhaka)


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