Eglises d'Asie

L’indignation monte face aux crémations forcées des musulmans en cas de décès liés au Covid-19

Publié le 20/01/2021




Dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, les autorités du Sri Lanka ont imposé l’obligation de procéder à la crémation des malades ayant succombé au Covid-19. La règle sanitaire, qui vise la minorité musulmane et sa liberté religieuse en matière de pratiques funéraires, soulève protestations et indignations dans l’île. Le 18 janvier, l’organisation Human Rights Watch (HRW) a dénoncé une mesure « discriminatoire » : « Le faux argument avançant qu’un enterrement de tradition islamique pose un risque de santé publique stigmatise, oppresse et provoque une immense détresse au sein de la minorité. »

Dans un communiqué daté du 18 janvier, l’organisation Human Rights Watch (HRW), basée à New-York, dénonce l’imposition d’une mesure sanitaire « discriminatoire ». « Le faux argument du gouvernement, avançant qu’un enterrement de tradition islamique pose un risque de santé publique, stigmatise, oppresse et provoque une immense détresse au sein de la minorité vulnérable », alerte l’organisation. L’obligation de la crémation a été mise en place au Sri Lanka le 31 mars 2020, dans des directives encadrant la gestion de la crise sanitaire. Le gouvernement de Gotabaya Rajapaksa, président du Sri Lanka et héraut du nationalisme cinghalais, a avancé que la mise en terre des personnes décédées des suites du virus comportait le risque de « contaminer l’eau souterraine ». Les experts de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont pourtant stipulé que les inhumations étaient sûres. Ce mois-ci, l’Association médicale du Sri Lanka a rappelé que le virus ne pouvait être transmis par des cadavres.

Néanmoins, des Sri-lankais décédés, issus de la minorité musulmane, ont été incinérés. Certaines familles ont préféré laisser le corps de leur proche dans les morgues des hôpitaux, afin de ne pas avoir à autoriser la crémation. D’autres ont été mises devant le fait accompli. Mohammed Fahim, père d’un nouveau-né décédé et incinéré, n’a ainsi signé aucun papier pour autoriser la crémation. « C’est comme si les autorités avaient expédié la crémation de notre bébé », a-t-il expliqué à la presse locale. Face à cette situation, des protestations ont lieu dans différentes villes du pays. Plusieurs organisations ont condamné la politique sanitaire. Fin décembre, des représentants chrétiens, hindous et bouddhistes ont rappelé que les droits religieux étaient protégés par la Constitution.

Les onze pétitions déposées à ce sujet devant la Cour suprême ont pourtant toutes été rejetées. Par ailleurs, un collectif de la société civile a alerté sur les impacts de la règle sanitaire dans un contexte encourageant aux « discours de haine contre les musulmans », et s’est inquiété de la « persécution et marginalisation de la population musulmane ». Récemment, les médias proches du pouvoir ont contribué à diffuser ainsi de fausses rumeurs sur cette minorité, l’accusant de propager le coronavirus. Enfin, plusieurs instances internationales, incluant l’Organisation de la coopération islamique, l’Union européenne, Amnesty International et des agences onusiennes, ont prié Colombo de réviser sa directive sanitaire.

« Cette politique contribue à cultiver la division sociale »

« Pour les familles en deuil, l’obligation du gouvernement de Rajapaksa de disposer les corps de manière contraire à leurs croyances est un assaut outrageux et offensif sur les droits religieux et la dignité élémentaire », estime Meenaksi Ganguly, directrice de HRW en Asie du Sud. « Cette politique contribue uniquement à cultiver l’intolérance et la division sociale. » Cette analyse a été partagée en avril dernier par des rapporteurs spéciaux des Nations Unies, qui ont dénoncé une atteinte à la liberté religieuse susceptible d’encourager à la haine intercommunautaire.

Le Sri Lanka a une longue histoire de violences ethniques et religieuses qui ont opposé durant trois décennies les minorités tamoules, chrétiennes et musulmanes aux puissants Cinghalais bouddhistes, au pouvoir à Colombo. En 2009, dans un bain de sang, la guerre civile s’est achevée par l’écrasement de la guérilla tamoule sous le commandement de l’actuel président Gotabaya Rajapaksa, alors ministre de la Défense, et de son frère aîné Mahinda Rajapaksa, qui dirigeait le Sri Lanka. En 2019, Gotabaya Rajapaksa a été élu à la tête du Sri Lanka, dans une campagne basée sur la défense des intérêts de la majorité cinghalaise. Son implication dans des crimes de guerre et des abus perpétrés contre des civils tamouls ne lui ont pas fait d’ombre.

Depuis, certaines des actions politiques qu’il a mises en œuvre défavorisent les minorités tamoules, chrétiennes et musulmanes. L’obligation à la crémation est le dernier volet de mesures jugées discriminatoires. Le ministre des Affaires étrangères des Maldives, pays à majorité musulmane, a même révélé en décembre sur Twitter que M. Gotabaya Rajapaksa lui avait demandé la possibilité de faire enterrer les Musulmans sri-lankais aux Maldives. Pour le diplomate et analyste sri-lankais Dayan Jayatilleka, cette logique « relève de l’apartheid ». Avec sarcasme, ce dernier poursuit le raisonnement : « Et où vont donc être enterrées les victimes catholiques ? Au Kerala [État de l’Inde à forte tradition chrétienne] ? »

(EDA / A. R.)


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