Eglises d'Asie

Maha Vajiralongkorn sacré Rama X : un nouveau roi dans une Thaïlande divisée

Publié le 09/05/2019




Au terme d’une cérémonie de trois jours, inspirée de rituels bouddhistes et hindouistes, le roi de Thaïlande, Rama X, a été officiellement couronné. Durant la cérémonie, il était accompagné de sa nouvelle femme, épousée en quatrièmes noces trois jours avant le couronnement, et de trois de ses enfants. L’unité de façade affichée durant les célébrations ne fait pas oublier que la Thaïlande traverse une grave crise politique, soubresaut d’une lame de fond qui dure depuis plusieurs décennies, et qui voit une fois de plus s’affronter deux camps, conservateurs contre réformistes, apparemment irréconciliables.

Il s’est lui-même lui posé la Grande Couronne de la Victoire (7 kg en émail doré) sur la tête, au son des cors et des canons. Assis sur son trône, le roi Rama X s’est vu remettre les autres attributs de son pouvoir : un sceptre, un éventail, un fouet en poils d’éléphants, des chaussons incrustés de pierres précieuses. La cérémonie avait commencé dès le matin par des ablutions d’eau lustrale, collectée dans différents cours d’eau du royaume. Le roi portait alors une simple tunique blanche qui lui découvrait l’épaule, symbole de purification, la même que celle que portait son père lors de sa propre cérémonie de couronnement, en 1950. Le roi a ensuite défilé sur un palanquin à travers les rues du quartier historique. Quelque 100 000 de ses sujets, en t-shirt jaune comme le veut la tradition, avaient fait le déplacement. Lundi 6 mai, le souverain est apparu souriant sur un des balcons du palais royal, accompagné de ses deux filles et de l’un de ses fils. À ses côtés, discrète mais souriante, la nouvelle reine Suthida, épousée en quatrièmes noces et promue au rang de souveraine du pays mercredi dernier.

L’annonce a surpris, même si le souverain a une histoire conjugale tumultueuse. Son premier mariage avec une cousine germaine, qui lui donna une fille, fut un échec rapide. Le divorce fut prononcé aux torts exclusifs de l’épouse sans qu’elle puisse se défendre : la très sévère loi de lèse-majesté empêche quiconque de formuler la moindre critique à l’égard du roi, de la reine ou de l’héritier du trône. Sa seconde femme, une actrice épousée en secret dont il a eut cinq enfants, a été chassée du palais et contrainte de s’exiler aux États-Unis après des accusations d’infidélité. Plus récemment, en 2014, l’ancienne danseuse Srirasmi, troisième épouse du futur roi Rama X, a été répudiée et assignée à résidence tandis que ses trois frères et son oncle croupissent en prison pour crime de lèse-majesté. En réalité, cela fait déjà plus de deux ans que Maha Vajiralongkorn règne sur la Thaïlande, depuis la mort de son père, le très adulé Bhumibol Adulyadej, en octobre 2016. Ce dernier incarnait l’idéal du bon roi bouddhiste, modèle de contrôle de soi et de modération. Du vivant de son père, l’héritier de la couronne, avec ses multiples relations féminines et ses crises de colère légendaires, faisait figure d’enfant terrible. On le pensait peu intéressé par le pouvoir : il vit à Munich la majeure partie de l’année où il peut s’accorder, loin des regards, un mode de vie plus libre et des tenues plus aérées.

Crise politique et appel à l’unité

Or dès son arrivée, le nouveau souverain s’est attaché à renforcer son pouvoir. Notamment en modifiant certains articles de la Constitution afin de pouvoir promulguer des ordres royaux sans avoir besoin de la signature du Parlement. Il a également fait transférer sous son nom propre les biens du Bureau de la Couronne, estimés à plus de 30 milliards d’euros. « Il se prépare à régner dans un style qui rappelle la monarchie absolue » estime Patrick Jory, historien de l’Asie du Sud-Est. Les quelques jours de célébration ne font pas oublier que la Thaïlande, profondément divisée, traverse une crise politique majeure, dans laquelle le souverain a joué un rôle. Il y a six semaines ont eu lieu les premières élections depuis le coup d’État de 2014, au cours desquelles la junte militaire au pouvoir visait une légitimité par les urnes. Les résultats officiels de ces élections n’ont toujours pas été annoncés : dans les deux camps, anciens militaires contre opposition, on revendique toujours la victoire.

Le roi, pourtant censé rester « au-dessus de la politique », a clairement indiqué qu’il préférait le parti des militaires. D’abord en interdisant à sa sœur, devenue roturière, de diriger un parti d’opposition. Ensuite, quelques jours plus tard, en révoquant toutes les décorations civiles et policières de sa figure la plus emblématique, l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra. Et pour cause : le rapport à la monarchie constitue un point de cristallisation majeur des tensions entre les grandes forces sociales qui s’affrontent en Thaïlande. D’un côté, les militaires, alliés aux partis conservateurs soutenus par les classes moyennes urbaines, entendent perpétuer une vision anachronique de l’institution, protégée par des lois de lèse-majesté parmi les plus sévères au monde. De l’autre, les partis d’opposition, plébiscités par la jeunesse, dont certains souhaitent passer à une véritable monarchie constitutionnelle à l’anglaise, et détourner une partie du budget de l’armée, rempart de la monarchie, au profit d’une vraie politique sociale. L’affrontement entre ces deux groupes ne date pas d’hier. Dès l’arrivée au pouvoir de Thaksin Shinawatra, au début des années 2000, les élites royalistes, soutenue par les masses rurales du Nord-Est, n’ont eu de cesse d’essayer d’affaiblir son influence et de déposer, par des coups d’État ou des décisions de la Cour Suprême, tous les dirigeants qui se réclamaient de sa famille politique. Les résultats de ces dernières élections seront annoncés dans la semaine. En attendant, le souverain a appelé hier à « l’unité ». Beaucoup d’observateurs craignent une montée de violence, si la junte au pouvoir donne à la population le sentiment d’une élection confisquée.

(EDA / Carol Isoux)


CRÉDITS

Public Relations Department