Eglises d'Asie

Malgré les conditions sanitaires, l’électorat birman se prépare aux élections législatives générales

Publié le 07/10/2020




L’électorat birman s’apprête à renouveler, le 8 novembre, les différentes assemblées parlementaires du pays, à l’occasion des deuxièmes élections nationales depuis le départ de la junte. La Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, devrait conserver le pouvoir avec un solide soutien local, malgré de nombreuses critiques à l’international. Alors que malgré les conditions sanitaires, la Birmanie est toujours confrontée aux conflits internes, le pape François souligne, dans son encyclique Fratelli Tutti, que « La paix est un ‘artisanat’ dans lequel chacun doit faire sa part et dont la tâche n’est jamais terminée ».

Le 21 mai 2020, une équipe d’intervention du diocèse de Lashio distribue de la nourriture à des habitants de l’État Shan.

Le 8 novembre, l’électorat birman sera appelé à renouveler les différentes assemblées parlementaires du pays, dans le cadre des deuxièmes élections générales du pays depuis la victoire, en 2015, de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi. Les élections législatives du 8 novembre s’inscrivent dans le processus de consolidation de la démocratie locale. Elles mettent en lumière les problèmes qui pèsent actuellement sur le pays, dont la question du fédéralisme. De nombreux candidats proposent une modification de la Constitution afin d’accorder davantage d’autonomie aux régions. Ce serait un moyen d’apaiser les conflits entre l’armée birmane et les groupes armés ethniques qui se poursuivent dans plusieurs régions, en particulier dans l’État Rakhine où les victimes civiles se comptent par centaines, et les réfugiés par centaines de milliers. Il s’agit donc d’une étape décisive, pour prendre de la distance avec l’autoritarisme passé et substituer aux luttes armées des rapports pacifiques.

Face au parti LND actuellement au pouvoir, la principale opposition est le Parti de l’Union, de la Solidarité et du Développement (USDP). Tandis que le premier, dirigé par Aung San Suu Kyi, la Conseillère d’État, défend une conception démocratique et libérale de la nation, le second est davantage porté vers les principes d’unité et de stabilité. En revanche, si le LND est actuellement au gouvernement, l’USDP est historiquement lié à la Tatmadaw, l’armée birmane, puissante institution qui bénéficie également de 25 % des sièges parlementaires selon la Constitution. De leur côté, les partis ethniques représentent les intérêts des minorités, souvent en conflit avec les forces militaires. Ainsi, dans l’État Rakhine, les affrontements avec les rebelles de l’Armée Arakan font de nombreuses victimes civiles. Récemment, les militaires birmans ont été accusés de nouveaux bombardements sur des villages de la région (Radio Free Asia, 19 septembre 2020). Dans l’État Kachin, à la frontière chinoise, la région est également touchée par les conflits entre les groupes ethniques armés et la Tatmadaw. L’Armée d’indépendance Kachin y est en conflit ouvert avec l’État depuis 2011. Dans la région, plus de 100 000 civils ont dû quitter leurs foyers et grossir le nombre des réfugiés internes birmans.

Un quart des sièges réservés à l’armée

Entre les conflits internes et la pandémie, les conditions de vote devraient être difficiles au Kachin comme à Rakhine. Pourtant, les résultats des élections montreront si le vote des citoyens peut supplanter la lutte armée, et si la démocratie birmane peut inclure l’ensemble de la population, sans distinction d’origine. Au niveau national, les organes de représentation comptent la Chambre des nationalités (224 sièges) et la Chambre des représentants (440 sièges). Trois quarts de ces sièges sont éligibles, mais un dernier quart, soit 166 sièges, est réservé aux représentants de l’armée, selon la Constitution de 2008. Le LND détient actuellement environ 80 % des sièges éligibles, et l’USDP en détient 10 %. Les autres partis siégeant au Parlement sont le Parti national Arakan (environ 4 %) et la Ligue nationale Shan pour la Démocratie (3 %). Huit autres petits partis se partagent les siègent restants. En tout, 93 partis sont enregistrés pour les élections du 8 novembre (ISEAS, 8 septembre 2020), soit une myriade de petits partis, dont peu peuvent prétendre faire nommer des représentants nationaux au Parlement. Cela indique une certaine vitalité du multipartisme ; toutefois, lors des élections de 2015, sur les 91 partis enregistrés, seuls 11 partis avaient obtenu des sièges au Parlement. Le LND et l’USDP apparaissent comme les deux principaux partis capables de bénéficier de la concentration des votes. En effet, les dirigeants de l’un comme de l’autre affirment viser une majorité de sièges, afin de pouvoir légiférer.

De nombreux partis s’alignent sur ces deux organisations principales. Les partis ethniques représentent un troisième courant (les Bamars, l’ethnie dominante, représentent les trois quarts de la population, mais le pays compte 130 groupes ethniques). Après les élections de 2010, ces partis incitaient à suivre le LND, mais le parti, au pouvoir depuis 2015, s’est attiré de nombreux adversaires au cours des dernières années. Toutefois, la multiplicité des partis ethniques et leur limitation aux groupes qu’ils représentent les empêcheront d’obtenir des sièges s’ils n’établissent pas de stratégie commune. À cet égard, le Parti National Arakan pourrait représenter un exemple de stratégie réussie d’union politique régionale. Ces partis peuvent aussi dissimuler des motifs moins louables. Le chef du Parti uni démocratique, Michael Kyaw Myint, a ainsi été arrêté récemment sur chef d’accusation de fuite. Condamné à dix ans de prison dans les années 1990 pour malversations économiques, il s’était alors enfui aux États-Unis puis au Canada, en étant protégé par sa coopération avec la DEA, l’Agence américaine de lutte contre les drogues. Il revint ensuite en Birmanie pour montrer le parti connu comme la Rose Rouge, avec la promesse de faire du pays un miracle économique semblable à Singapour, en un seul mandat. Il ne pourra vraisemblablement pas tenir cette promesse derrière les barreaux, mais le procès à venir pourrait mettre davantage en lumière un itinéraire rocambolesque, et peut-être le fonctionnement des réseaux de trafiquants du triangle d’or (The Irrawady, 30 septembre 2020).

Pandémie et conflits internes

La campagne électorale birmane est organisée avec des interventions télévisées des différents partis, de quinze minutes chacun. Les discours sont préalablement soumis à la Commission électorale, et plusieurs termes sont censurés. Ainsi, Thar Tun Hla, le représentant du Parti National de l’Arakan, s’est plaint d’un durcissement des critères de censure de la Commission électorale. Contrairement aux élections précédentes, il a affirmé qu’on lui interdisait d’employer le terme « guerre civile » pour le remplacer par « conflit armé » ou « conflit interne », concernant les affrontements dans l’État Rakhine (Myanmar Now, 5 octobre 2020). Plusieurs projets d’exploitation des ressources naturelles sont aussi mis sous silence. Par ailleurs, deux autres partis ont annoncé vouloir boycotter les élections afin de protester contre ces mesures, et 14 activistes militant contre les opérations militaires ont été arrêtés pour trouble à l’ordre public (Radio Free Asia, 30 septembre 2020). Dans le contexte de la pandémie, ces allocutions télévisées s’avéreront d’autant plus déterminantes que les campagnes de terrain sont limitées.

Autre sujet de préoccupation, les conditions sanitaires posent question sur le bon déroulement des élections à venir. Une demande conjointe de l’USDP et de 23 partis alliés, qui ont appelé à repousser les élections à une période plus opportune, a été rejetée par la commission électorale. Le 2 octobre, 14 383 cas de Covid 19 avaient été enregistrés officiellement depuis le début de la pandémie, pour 321 décès. La Birmanie est aujourd’hui le troisième pays d’Asie du Sud-Est en termes de nombre de cas quotidiens, avec jusqu’à un millier de cas quotidiens, pour la plupart concentrés dans la capitale économique, Rangoun, et l’État Rakhine. Le gouvernement birman a déclaré une « bataille ouverte » contre la maladie, en imposant des restrictions sur les déplacements dans les foyers de contagion. Une lutte sanitaire qui s’ajoute aux conflits internes toujours en cours, en particulier dans le Rakhine (The Irrawady, 2 octobre 2020). À l’heure où le pape François publie l’encyclique Fratelli Tutti, qui réfléchit aux moyens politiques de la paix sociale, on observe en Birmanie que le processus d’apaisement des conflits internes dépend du bon fonctionnement des institutions démocratiques (Vatican News, 4 octobre 2020). La paix, rappelle le pape François, demeure toujours à construire.

(EDA / Jacques Carrot)


CRÉDITS

Bureau des communications sociales du diocèse de Lashio