Eglises d'Asie

Projet Myitsone : le prix de la protection diplomatique chinoise

Publié le 23/01/2019




L’ambassadeur chinois en Birmanie, Hong Liang (photo) continue de mettre la pression sur le gouvernement birman afin de demander la reprise du projet du barrage de Myitsone, dans l’État Kachin dans le nord du pays. Le projet de construction avait été suspendu en septembre 2011 suite à des protestations et des inquiétudes environnementales. Pékin menace de retirer ses investissements si la construction du barrage de Myitsone ne reprend pas.

Depuis que le gouvernement d’Aung San Suu Kyi entretient des relations tendues avec l’Ouest suite à la crise des Rohingyas, la Chine sert de bouclier pour la Birmanie contre la pression internationale et les restrictions imposées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Aujourd’hui pourtant, en échange de sa protection diplomatique, Pékin demande à la Birmanie de reprendre le projet de construction du barrage de Myitsone, qui a été suspendu durant sept ans. La construction de ce barrage de 3,6 milliards de dollars a commencé en 2008, mais l’ancien gouvernement du général Thein Sein, président birman jusqu’en 2016, a interrompu le projet en septembre 2011 suite à des protestations et aux préoccupations environnementales. La question est devenue particulièrement épineuse entre les deux pays, alors que la Chine continue de demander la reprise du chantier. Le barrage hydroélectrique de Myitsone deviendrait le quinzième plus grand barrage au monde. Avec près de 6 000 mégawatts de puissance installée, sa production dépasserait l’intégralité de la production actuelle d’électricité dans le pays. Toutefois, la majorité de cette production reviendrait à la Chine, malgré les risques de pénurie d’électricité en Birmanie.

Hong Liang, ambassadeur de Chine en Birmanie, a remis la pression sur le gouvernement durant sa visite dans l’État Kachin en décembre, lors d’une rencontre avec les partis politiques et les organisations locales. Gumgrawng Awng Hkam, président du Parti démocratique Kachin (KDP), explique que pour Hong Liang, le développement des investissements chinois est impossible si le projet de barrage ne reprend pas. Durant la rencontre, l’ambassadeur aurait déclaré que la conseillère d’État Aung San Suu Kyi avait changé de position et qu’elle était favorable au projet de développement. Awng Hkam ajoute que Hong Liang leur a demandé : « Pouvez-vous écrire une lettre en soutien au barrage de Myitsone et l’envoyer au gouvernement ? » Awng Hkam précise avoir pris les messages de l’ambassadeur « comme une menace ou comme un avertissement, plutôt que comme un véritable échange ».

Le barrage affecte toute la population

Deux semaines après la rencontre, l’ambassadeur de Chine à Rangoon a publié un communiqué affirmant que la communauté locale Kachin n’était pas contre le projet, mais que seuls quelques individus et organisations extérieures y étaient opposés. Trois partis politiques Kachin ont contesté les allégations de l’ambassadeur. « Nous n’avons pas dit que nous soutenions le barrage de Myitsone. La déclaration de l’ambassadeur est trompeuse et a suscité l’inquiétude de la population locale », explique Awng Hkam, un ancien ouvrier. « Nous sommes totalement opposés au projet depuis ses débuts, et nous sommes contre sa réouverture. » Steven Tsa Ji, secrétaire général du Kachin development networking group (KDNG), confie que les autorités chinoises courtisent sans cesse la population du Kachin à ce sujet, mais celle-ci a vu cette pression redoubler dernièrement. Steven ajoute que la Chine a recours à cette stratégie pour obtenir le soutien de la population locale, en particulier auprès de la communauté Kachin, mais que le gouvernement d’Aung San Suu Kyi reste silencieux à ce sujet. « Le gouvernement qui a été élu par le peuple birman doit avoir le courage de prendre une décision ferme à propos du projet. Le moment est venu d’annoncer au public la décision du gouvernement », poursuit Steven. « Nous continuerons à nous battre contre les projets de développement qui portent atteinte à l’environnement, qui sont destructeurs pour la société birmane ou qui n’avantagent pas la population locale. » Bertil Lintner, suisse et spécialiste des affaires birmanes, estime que le fait de donner le feu vert au projet de barrage constituerait un véritable « suicide politique » pour toute personne ou parti politique dans le pays. « En Birmanie, personne n’est favorable au projet, et cette question ne concerne pas seulement l’État Kachin mais l’ensemble de la population. »

Pékin veut servir d’intermédiaire dans le processus de paix

Awng Hkam précise que l’ambassadeur chinois leur a demandé de ne pas contacter les pays occidentaux, en les avertissant que dans le cas contraire, ils en « subiraient les conséquences ». En 2016, Hong Liang a demandé à son homologue américain à Rangoon de ne pas venir dans l’État Kachin ou dans certaines régions de l’État Shan afin de respecter les intérêts de la Chine, selon un article d’Asia Times publié le 16 janvier. L’Institut des Etats-Unis pour la paix (USIP) a publié un rapport en septembre 2018, affirmant que « la Chine estime que sa présence et son influence prédominantes dans ces régions sont légitimes, quels que soient les volontés et les intérêts de la Birmanie, sans compter les intérêts d’autres pays ». La Chine est parvenue à neutraliser les autres interlocuteurs étrangers en devenant le principal intermédiaire dans le processus de paix birman. Pour Asia Times, c’est la principale raison derrière l’opposition de l’ambassadeur chinois contre la visite des diplomates étrangers dans le nord du pays, à la frontière chinoise. Hong Liang a également déclaré aux autorités du Kachin que la Chine souhaite contribuer à mettre fin aux combats dans le nord de la Birmanie et faciliter le retour au Kachin des personnes « déplacées internes ». « Nous voulons que les Nations Unies et que la communauté internationale, y compris les États-Unis et l’Union Européenne, prennent part au processus de paix en Birmanie, parce que nous sommes sceptiques quant aux rêves de paix de Pékin », poursuit Awng Hkam.

Un statu quo pour protéger ses investissements

L’armée birmane a annoncé un cessez-le-feu partiel dans le Nord entre le 21 décembre 2018 et le 30 avril 2019. Une décision vue par les observateurs comme le résultat de la pression chinoise. « Mais la Chine ne s’intéresse pas à la paix comme les Birmans l’imaginent – c’est-à-dire comme une solution politique qui mette fin à des décennies de conflits ethniques. La Chine ne veut pas la guerre non plus ; elle veut la stabilité aux frontières, ce qui revient pour l’instant à un statu quo que Pékin peut utiliser pour atteindre ses objectifs géopolitiques », confie Bertil Lintner. Le spécialiste suisse ajoute que c’est l’objectif poursuivi par Pékin en servant d’intermédiaire entre le gouvernement, les militaires et les groupes armés ethniques, ou en fournissant des armes à l’Armée unifiée de l’État Wa (UWSA). Le gouvernement chinois cherche ainsi à assurer la stabilité aux frontières afin de protéger ses investissements, y compris ses projets d’infrastructures stratégiques dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie » (Belt and road initiative – BRI) et du Couloir économique sino-birman. Bertil Lintner explique que la Birmanie s’est ouverte à l’Ouest en 2011, surtout parce que la junte militaire alors au pouvoir désirait s’affranchir de sa dépendance envers la Chine. Mais depuis que la crise des Rohingyas a mis un frein aux relations avec l’Occident, la Chine redevient le principal allié du pays. La nouvelle pression chinoise risque d’avoir des conséquences imprévisibles sur l’avenir politique en Birmanie, assure Bertil Lintner.

(Avec Ucanews, Mandalay)


CRÉDITS

Cory Wright