Eglises d'Asie

Un hôpital chrétien face à la corruption, à la politique de nationalisation et aux tensions interreligieuses

Publié le 21/05/2020




Alors que le Pakistan a enregistré, à ce jour, 42 125 cas d’infection au Covid-19 et 903 décès, le gouvernement de la province du Pendjab a fusionné, la semaine dernière, les hôpitaux missionnaires de la région avec l’Hôpital chrétien unifié (UCH) de Lahore, le plus ancien hôpital chrétien de la région. Un établissement autrefois prestigieux – on y a pratiqué la première opération à cœur ouvert du pays en 1968 – mais qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il était, frappé par la politique de nationalisation du président Zulfikar Ali Bhutto en 1972, par les tensions interreligieuses, par la corruption croissante et le manque de moyens.

Une infirmière de Lahore décrit les conditions insalubres de l’hôpital chrétien UCH comme un « cauchemar ».

Un vieux ventilateur attire la poussière dans un coin du service des urgences de l’Hôpital chrétien unifié (UCH), le plus ancien hôpital missionnaire de Lahore. Des fuites d’eau inondent le sous-sol, des odeurs de médicament séché se dégagent de taches rouges, des meubles en mauvais état sont entassés avec de vieux tuyaux qui servaient à fournir de l’oxygène… « Des fissures sont apparues sur un grand réservoir d’eau, qui pourrait inonder le bâtiment à tout moment. Le gaz a été coupé cette année à cause de factures impayées. L’électricité est souvent coupée. Autrefois tout allait bien, mais maintenant c’est un vrai cauchemar », explique Marie (nom d’emprunt), une infirmière chrétienne de l’établissement. « Il n’y a pas de chirurgien général, et le manque est comblé par des médecins de passage et des consultants. Seules les infirmières restent auprès des patients le soir et la nuit. Pourtant, les membres du personnel n’ont pas reçu l’intégralité de leur salaire depuis deux ans. L’administration me doit un demi-million de roupies [2 338 euros] », poursuit-elle.

Première opération à cœur ouvert en 1968

Marie fait partie des 60 employés de l’UCH, un des instituts qui fait le plus parler de lui depuis quelques années sur les réseaux sociaux chrétiens. On parle notamment de faux diplômés et de la vente de terrains et de matériel médical. Fondé en 1948 par des missionnaires presbytériens américains, l’hôpital s’est installé dans la région de Gulberg. Les presbytériens ont acheté le terrain et l’Église méthodiste américaine a construit le bâtiment avec le soutien de l’Église anglicane britannique. La première opération chirurgicale à cœur ouvert du Pakistan y a été réalisée en 1968. La semaine dernière, le gouvernement de la province du Pendjab a fusionné les hôpitaux missionnaires de la région avec l’UCH face à la pandémie – à ce jour, le Pakistan a enregistré 42 125 cas d’infection et 903 décès. Mais à l’UCH, seuls 80 lits sur 260 sont opérationnels. Ses seuls départements fonctionnels sont ceux d’ophtalmologie et de gynécologie. Le mois dernier, cinq femmes y ont accouché par césarienne.

Selon un officier à la retraite, Samson Simon Sharaf, les problèmes remontent à 1972, quand les instituts chrétiens ont été occupés par les autorités dans le cadre de la politique de nationalisation du président Zulfikar Ali Bhutto. Ce dernier a imposé le contrôle de toutes les écoles et universités et de tous les hôpitaux chrétiens. « Des restrictions sur les visas ont été imposées aux missionnaires chrétiens étrangers travaillant au Pakistan. Cette situation se poursuit encore aujourd’hui », explique-t-il. « À cause de la politique intérieure et des grèves, les étrangers ont quitté le pays et les spécialistes pakistanais ont créé leurs propres hôpitaux privés à Lahore. Les revenus ont baissé et la corruption a augmenté. » De son côté, Marie affirme que les problèmes viennent aussi de l’augmentation des tensions interreligieuses. « Autrefois, les médecins chrétiens et musulmans travaillaient ensemble sans problème. Mais l’administration locale a favorisé les soignants chrétiens, et le départ de professionnels qualifiés a entraîné une baisse de la fréquentation », ajoute-t-elle. « Maintenant, je n’ai plus rien à faire à part nettoyer le service tous les jours. Nous attendons les urgences. C’est le rôle de l’administration de nous envoyer des patients à soigner. » L’UCH a fait parler de lui en 2006 à Lahore, quand son ancien directeur a vendu 253 m² de terrain pour 330 300 dollars US. « Nous avons formé une commission d’enquête pour nous y opposer, mais le gouvernement les a soutenus », regrette Shahzad Elahi, ancien membre de l’assemblée du Pendjab. « J’appelle la communauté à renoncer à la corruption. Nous sommes avec le personnel soignant et avec la croix qui se dresse sur le toit de l’hôpital. »

(Avec Ucanews, Lahore)


CRÉDITS

Kamran Chaudhry